Pourquoi j’aime #52 : Manchuria Opium Squad
Les semaines s’enchaînent et il est déjà grand temps de parler d’une autre série que j’affectionne tout particulièrement. Surtout que ce numéro de “Pourquoi j’aime” est assez spécial au vu de l’actualité tragique autour de la série. Car oui, on va parler de Manchuria Opium Squad chez VEGA dont on a appris récemment le décès du dessinateur Shikako. J’avais envie de rendre hommage à son travail, mais aussi montrer à quel point cette saga est incroyable autour de ses multiples qualités, à la fois visuelles et scénaristiques. Une œuvre qui nous plonge dans un contexte historique difficile où certaines personnes, pour survivre, n’hésitent pas à sombrer dans les bas-fonds de la société. Le genre de récit qui tient en haleine à chaque nouveau tome et qui va parfaitement jouer sur notre propre morale à travers des personnages nuancés. Voilà ce qui vous attend dans cette saga dont le tome 18 sort cette semaine. C’est donc avec émotion que je vais vous parler aujourd’hui de cette histoire qui mérite largement que l’on s’attarde dessus et voici cinq raisons pour vous lancer dedans.
Un décor immersif

Pour bien commencer cette chronique, je me devais de parler de quelque chose qui est très important dans Manchuria Opium Squad. Il s’agit de l’immersion du lecteur qui va notamment se jouer dans la représentation de ce contexte historique éprouvant. Le manga excelle dans cette faculté à nous représenter le chaos de la Mandchourie des années 1930-1940, sous occupation japonaise et tout ce qui va en découler. L’auteur s’appuie sur beaucoup d’informations propres à cette période pour donner du réalisme au décor qu’il veut mettre en place : le monopole officiel de l’opium par l’armée, le trafic rampant, la corruption endémique, la misère extrême, les maladies, et les tensions entre les différentes ethnies (Japonais, Chinois, Russes, Mongols). On sent tout le travail de recherche qui a été fait autour de cette sinistre ère que ce soient dans les costumes, les villes et bien sûr la haine qui pouvait gangréner le cœur de tous ces gens face à un tel oppresseur ainsi que les luttes de pouvoir. Tout ça est fait avec une précision incroyable qui rend l’univers palpable et oppressant. Nous ne sommes pas simplement face à une toile de fond. Chaque facette contribue à donner vie à cet environnement : l’opium est littéralement l’économie souterraine qui influence la vie de tant de gens tout comme les oppositions qui peuvent exister entre les différentes factions. En ça, je trouve que le manga frappe fort, car nous ne sommes pas uniquement conquis par le récit de nos protagonistes. En tant que lecteur, on va être propulsé dans cette région du monde où tout va mal et où pour s’en sortir, beaucoup abandonnent leurs principes pour gagner de quoi survivre. Un paysage sinistre et pourtant captivant qui représente parfaitement le sinistre quotidien des gens de l’époque qui devaient jongler entre les gangs, l’armée et autres dangers.
Un protagoniste à la croisée des chemins

S’il y a bien un autre point qui va susciter l’intérêt pour le titre et surtout nous captiver tout au long de cette histoire concerne le protagoniste du manga. Isamu Higata, le jeune homme au centre du récit, est un ancien soldat qui va plonger dans le marché de l’opium pour soigner sa mère malade et protéger ses proches. En fait, ce qui est fantastique avec ce personnage, c’est qu’il nous est présenté initialement comme quelqu’un d’attachant, sympathique et droit pour qui la protection de sa famille compte avant tout. Un homme qui s’attire rapidement notre empathie au vu de ce qu’il doit endurer et dont on comprend aisément les motivations. Après tout, ce n’est pas de gaieté de cœur qu’il va se tourner vers le milieu criminel, mais bel et bien pour venir en aide à son entourage. On se dit que c’est un choix profondément humain et qui mettrait à mal beaucoup d’entre nous. Ainsi, si évidemment on ne cautionne pas ce choix, on peut le comprendre tant cela joue sur quelque chose qui peut être précieux pour n’importe qui. Et plus on avance dans l’intrigue et plus on se rend compte que même s’il n’oublie pas son objectif initial, Isamu va aussi provoquer bon nombre de souffrances à contrecœur dans le but d’y arriver. En se lançant dans le marché de l’opium, il va détruire des vies et finalement être la cause de nombreux maux chez ceux qui vont tomber dans ses filets. Ce qui est d’autant plus difficile, car on voit très bien que cela lui pèse de devoir sacrifier les autres pour aider sa famille. On est face à un anti-héros qui va franchir la ligne rouge, mais pour de bonnes intentions. C’est ce qui rend cette histoire d’autant plus tragique et fascinante, car on est très loin d’un récit manichéen. Au contraire, à travers ce protagoniste on nous présente une décision qui va bousculer tellement de personnes et qui s’inscrit dans un contexte si particulier. Ce qui fait que notre avancée va nous faire jongler entre la tristesse de voir ce garçon sombrer dans les abîmes de la société, en colère de le voir devenir acteur de toutes ces horreurs et en même temps désespéré parce que l’on sait qu’il n’a pas vraiment d’autres choix et qu’il ne peut plus faire machine arrière. Un destin dramatique qui va nous frapper en plein cœur à de multiples reprises.
Un casting 4 étoiles

Si j’ai évoqué un peu plus haut le cas d’Isamu comme étant l’un des points forts du manga, les autres personnages ne sont pas en reste. Bien au contraire, on nous propose, tout au long de la série, un casting remarquable avec des personnages tellement nuancés. On peut commencer par l’équipe qui va se former autour de notre futur baron de la drogue. En effet, notre protagoniste va s’entourer progressivement de plusieurs associés qui vont chacun avoir leur rôle à jouer. Mais plus que leurs capacités propres qui les rendent indispensables à leur petite entreprise, on va surtout être fasciné par leur écriture. Chacun d’entre eux va avoir le droit à son moment pour nous faire comprendre qu’ils ne sont pas juste des criminels cherchant à se faire un maximum d’argent ou à se sortir de leur situation précaire. Entre Baatar, le mongol polyglotte qui va servir de bras armé, mais aussi de grand frère, Rin, la demoiselle à la mémoire d’éléphant qui va devenir un rouage essentiel de ce trafic ou bien la mystérieuse Hua Li qui manipule tout le monde, il y a de quoi faire. Ce qui est remarquable c’est qu’à l’image d’Isamu, beaucoup d’entre eux sont entrés dans le milieu criminel pour des raisons personnelles. On découvre que certains n’ont pas eu le choix, que d’autres ont trouvé un refuge parmi ces malfrats tandis que d’autres ont tout simplement dû survivre. Cela va créer un sentiment bien particulier chez le lecteur qui sait qu’il a devant lui des personnes pouvant être dangereuses, mais qui vont aussi former une sorte de “famille” où l’on va s’attacher quasiment à chaque membre. Un contraste qui est le parfait reflet de cette aventure où les principes peuvent facilement s’écrouler quand il est question de survie. Pareil pour leurs opposants qui vont réussir à marquer les esprits en étant, souvent, de véritables ordures qui se sont façonnées en écrasant les autres. Ce qui en fait des adversaires que l’on veut voir échouer même si cela implique que notre équipe s’engouffre un peu plus dans les ténèbres de cette société.
Un suspens constant

Évidemment, impossible de parler de Manchuria Opium Squad sans parler de l’intrigue qui va se diviser en plusieurs arcs tous plus intenses les uns que les autres. On va avoir le droit à un vrai tourbillon de trahisons, de négociations tendues, de guerres de territoires et d’ascension criminelle, avec un rythme haletant qui enchaîne les chapitres sans le moindre temps mort. Chaque tome élargit l’échelle : d’une petite production locale à la conquête des plus grandes places de trafic de la région, puis aux conflits avec les grandes organisations. Les twists sont maîtrisés – alliances inattendues, trahisons familiales, révélations sur les commanditaires – et servent toujours l’évolution des personnages et du scénario. Le manga mélange action brutale, intrigues politiques et moments de tension psychologique, sans jamais tomber dans de la pure surenchère. En fait, on se surprend quasiment dès le premier volume à avoir le souffle coupé par rapport aux ambitions de nos protagonistes. Cela est dû à cette faculté de notre tandem d’artistes à créer une tension constante. Parce qu’on sait très bien que le moindre échec d’Isamu et ses camarades pourrait bien être déjà la dernière. L’erreur n’est pas permise au vu des ennemis qu’ils vont se faire et ça le titre le maîtrise très bien. On va avoir des moments où l’on se dit que c’est foutu ou alors qu’il faut s’adapter rapidement pour réussir à transformer une situation délicate en une nouvelle opportunité. C’est exactement ce qui va se passer à de multiples reprises et surtout on s’habitue à ce que la confiance soit rare même au sein de ce groupe. Une ressource bien trop précieuse qui va aussi contribuer à la paranoïa qui va s’installer, symbolique de cette plongée dans ce milieu criminel où le repos n’existe pas.
Un trait saisissant

Il est grand temps de s’attaquer au dernier point de cette chronique et je me devais de parler du trait si impactant que Manchuria Opium Squad. Shikako avait un talent fou pour retranscrire toute la part sombre de cette aventure. A la fois réaliste dans ses dessins et teinté d’une profonde obscurité, il nous dépeignait avec maestria le calvaire subi par ces personnages au quotidien. Le meilleur exemple qui soit reste Isamu qui, au départ, possède un visage presque innocent, doux et qui contraste avec son environnement ainsi que son rôle de soldat. Mais plus les chapitres avancent et qu’il s’engouffre dans le milieu de l’opium, plus son visage et ses traits s’assombrissent. On veut nous montrer ici à quel point cette vie est un enfer autant pour ceux qui décident d’en faire leur quotidien que ceux qui en sont victimes. Et pour ça, le dessin est un incroyable vecteur de toutes ces émotions qui vont nous sauter au visage. Sans avoir besoin du moindre mot, le dessinateur réussissait à nous partager toute la misère, la souffrance et la peine qui envahissaient ces rues. Il ne s’agit pas uniquement de représenter ce qui a pu être à l’époque. A travers son style graphique, le mangaka a su renforcer notre immersion dans cette partie du globe où l’on va être le témoin impuissant de ce qui se passe. Une magnifique preuve que le dessin peut transmettre énormément d’émotions et de messages. Surtout que le titre sait parfaitement quand laisser la place à celui-ci pour que l’effet soit d’autant plus fort. De même, les quelques moments de joie sonnent à la fois comme particulièrement précieux et dramatiques tant on sait que cette lueur peut disparaître en un claquement de doigts dans les bas-fonds de cette société. On chérit encore plus ces instants tout en craignant que ça soit la dernière fois que l’on puisse admirer nos protagonistes profiter d’un moment de répit. Un sourire devient alors aussi vital pour avancer qu’une angoisse de ne plus jamais le revoir. Une prouesse fantastique qui montre que ce dessinateur avait un talent incroyable et qu’il a su donner vie à une histoire qui nous a profondément marqué. Et pour tout ça, merci et qu’il repose en paix.

