Pourquoi j’aime #79 : Chiruran
C’est une nouvelle semaine qui démarre et quoi de mieux dans ce cas que de vous parler d’un nouveau titre que j’affectionne. Cette fois, je me suis dit que j’allais retourner du côté des œuvres historiques avec un manga qui combine habilement ce type de lecture et une atmosphère bien différente de ce que l’on peut voir habituellement. Un nom m’est alors venu rapidement en tête et provient du catalogue de Mangetsu. Il s’agit de Chiruran, une de leurs plus anciennes séries et qui continue encore aujourd’hui. On peut donc se demander comment cette œuvre nous plongeant dans l’ère du Bakumatsu réussit à maintenir notre intérêt même après autant de tomes. Et c’est très intéressant d’analyser ce cas étant donné que l’on est sur un mélange assez unique dans son genre. Une lecture à la fois pertinente dans la représentation du Shinsen Gumi que spectaculaire dans la manière de nous faire suivre l’histoire de ce groupe qui a marqué à jamais le Japon. Il est temps de faire un petit voyage dans le temps afin de faire la rencontre de guerriers qui dédient leur vie au combat.
Une immersion réussie et fun dans le Bakumatsu

Pour bien commencer, il est important de se focaliser sur ce que veut nous raconter ce manga et la manière dont il le fait. Chiruran retrace la naissance et l’ascension du Shinsen Gumi, la milice légendaire chargée de maintenir l’ordre à Kyoto à la fin du shogunat Tokugawa. L’histoire commence en 1859 autour du jeune Toshizô Hijikata, colporteur de remèdes et bagarreur ambitieux, avant de suivre la formation du groupe avec Isami Kondô, Sôji Okita, Hajime Saitô et les autres. Le manga s’appuie sur des faits, des dates et des batailles réelles tout en romançant les personnages pour les rendre plus charismatiques. Ce parti pris évite le cours d’histoire austère : on découvre l’époque à travers l’action, les rivalités et les ambitions. Et c’est sûrement ce qui fait l’une de ses principales forces. Nous ne sommes pas là juste pour connaître le passé de ces personnages historiques. On est aussi là pour se divertir avant tout et ça passe justement par cette envie de se concentrer autant sur l’histoire en elle-même que l’action proposée. On pourrait même dire que ce manga vulgarise de façon brillante cette période où il s’est passé énormément de choses. Au lieu de nous présenter celle-ci à travers une narration lente et pouvant être parfois lourde en informations, on prend le parti-pris d’un récit bien plus spectaculaire. En se concentrant sur un groupe aussi connu que le Shinsen Gumi, on s’assure d’avoir des personnages charismatiques et propices à de grandes confrontations tout en se servant d’eux pour dessiner une fenêtre sur une partie de cette ère. Cela permet à chacun de passer un excellent moment tout en obtenant des informations intéressantes sur les événements qui ont marqué cette faction.
Des guerriers unis par un lien fort

Un autre point qu’il est impossible de mettre de côté quand on parle de Chiruran est le lien qui relie l’ensemble des membres du Shinsen Gumi. Hijikata est le moteur du récit : une tête brûlée qui rêve de devenir le sabreur le plus fort, avant d’écrire son nom dans la légende au fil de ses prouesses au sein de cette faction. Autour de lui, le manga construit une véritable bande de fortes têtes aux tempéraments très distincts (Kondô le chef, Okita le prodige, Saitô le taciturne, Harada le bagarreur…). Leurs relations, entre amitié, rivalité et loyauté, portent une grande partie de l’émotion. Umemura les dépeint souvent comme un gang de délinquants charismatiques plutôt que comme des figures figées de manuels. Cette approche rend les membres attachants dès les premiers tomes et donne du poids aux conflits internes (notamment entre les factions Kondô et Serizawa). On suit moins un groupuscule armé qu’une fratrie de sabreurs qui se forge dans le sang et les idéaux. Et c’est justement là que je trouve aussi que le manga se démarque habituellement des autres récits historiques. En effet, il y a une vraie volonté d’apporter un aspect furyô à ce contexte et c’est aussi ça qui va façonner l’identité si unique de Chiruran. Le contraste est à la fois marquant et en même temps ce mélange fonctionne parfaitement. C’est ce qui apporte justement un dynamisme remarquable entre les différents personnages où l’on est bien plus sur une bande de sacrés loubards que des guerriers comme on peut avoir l’habitude de voir dans un Japon féodal. Mais c’est aussi ce qui fait qu’il y a une vraie alchimie entre les personnages. Les liens fraternels entre ces guerriers correspondent parfaitement à ce que l’on pourrait retrouver dans n’importe quelle furyô. C’est ce qui rend ce récit d’autant plus plaisant à suivre.
La voie du sabre

Si l’on parle de Chiruran et même du Shinsen Gumi, on sait pertinemment que l’on va avoir le droit à d’importants affrontements. Les duels et les batailles sont justement l’un des grands plaisirs de la série. Hashimoto livre des scènes d’action nerveuses, fluides et faciles à suivre, avec un bon sens du mouvement et de l’impact. Les affrontements individuels cèdent progressivement la place à des stratégies collectives et à des batailles plus larges, ce qui fait évoluer le manga sans perdre son énergie. Chaque combattant a souvent une arme ou un style qui le distingue, ce qui enrichit les chorégraphies. Même quand l’échelle grandit, le dessin reste clair. C’est ce qui fait que l’action n’est pas uniquement source de divertissement. Les artistes derrière cette série ont su utiliser tout ce contexte où ces hommes luttent pour être aussi un vecteur principal du récit. Alors que dans les autres mangas historiques, on est souvent sur une approche très réaliste des duels que l’on peut observer, ici c’est tout l’inverse. On veut tout simplement nous proposer des confrontations qui vont nous en mettre plein la vue tout en permettant d’écrire la renommée de tous ces personnages historiques. C’est justement au fil de leurs affrontements que l’on prend pleinement conscience de ce qui fait l’identité de chacun, mais aussi que l’on ouvre les yeux sur les valeurs, la détermination et la philosophie de combat de chacun. En plus de ça, on n’est aussi face à une remarquable maîtrise de ce show qui va nous délivrer certaines des affiches les plus marquantes que l’on peut voir dans ce genre de mangas. Une approche bien plus grand spectacle que l’on pourrait imaginer au départ et qui permet au lecteur de s’extasier face à ces combattants qui ont écrit leur légende dans le sang de leurs adversaires.
Une maîtrise dans la narration

Ce que j’aime beaucoup voir aussi depuis plusieurs années maintenant est la manière dont les auteurs mettent en place leur narration. Est-ce que l’on va être sur un rythme nerveux ne nous laissant pas le temps de souffler ou bien, au contraire, sur une écriture plus lente prenant le temps de développer chaque élément ? En ce qui concerne Chiruran, on est avant tout dans le premier cas de figure, mais avec une petite nuance. Du fait que l’on est face à des personnages historiques, une partie de leur écriture est déjà bien implantée par rapport à ce que l’on peut déjà connaître des récits et témoignages de l’époque. C’est ensuite l’auteur qui s’empare de tout ça pour offrir sa représentation du Shinsen Gumi. Ce qui fait que l’on part déjà avec une base solide permettant justement d’accélérer les choses et de se concentrer sur la trame principale. Comme j’ai pu l’évoquer à plusieurs reprises dans cette chronique, ici l’action est justement vecteur de narration. C’est au fil des nombreux combats menés par nos protagonistes que l’on va réellement cerner leur quotidien, ce qu’ils ont pu vivre, les défis relevés et les tragédies vécues. C’est pour ça que même si on a énormément de tomes et que l’on nous présente une fresque assez complète des événements entourant cette faction, l’ensemble se veut fluide. On enchaîne les pages à une vitesse folle et on se laisse emporter par le bruit des lames qui s’entrechoquent. On en revient justement à la plus grosse qualité du manga qui est son équilibre. Une oeuvre qui se veut nerveuse pour être en adéquation avec cette approche beaucoup plus furyô tout en ne laissant pas de côté toute la partie historique. Un parfait compromis entre les deux afin que l’on passe un excellent moment.
Une atmosphère qui s’exprime aussi par le dessin

Il est déjà temps de conclure et je me dois de vous parler, comme très souvent, de l’aspect graphique du manga en question. En effet, Chiruran peut compter sur des dessins qui ne vont pas juste être plaisants à voir. Le trait d’Eiji Hashimoto colle parfaitement au sujet : encrage nerveux, expressions marquées, compositions lisibles et une bonne variété dans les cases. Par exemple, on ressent pleinement toutes les spécificités propres à chaque personnage rien que dans les petits éléments graphiques composant leur identité. En plus de ça, les scènes de combat sont dynamiques, et l’ambiance de Kyoto en crise est bien rendue. Le dessin n’est pas le plus réaliste du genre historique, mais il est clair, énergique et adapté au ton à la fois sérieux et parfois un peu décalé de la série. Sur une œuvre comptant déjà bon nombre de volumes, cette constance graphique est un vrai atout tant elle devient un autre argument de pourquoi on prend plaisir à revenir à chaque fois. Et surtout, comme j’ai pu l’évoquer un peu plus haut, nous ne sommes pas dans une œuvre qui se veut justement ancrée dans le réel. On a beau être plongé dans une période historique bien précise, les auteurs se permettent justement des écarts et ça se ressent aussi du point de vue graphique. Quand on prend l’ensemble de l’oeuvre pour ce qu’elle est, on comprend alors à quel point c’est remarquable d’avoir su combiner aussi bien une écriture aussi décomplexée à un trait à la fois nerveux, intense et en même temps propice à de l’action spectaculaire. Le trait du dessinateur colle ainsi à merveille avec l’écriture globale de la série et cet aspect furyô que je citais plus haut. C’est ce qui donne ce parfait cocktail entre règlement de compte entre bandes rivales et esprits guerriers de ce Japon féodal. Une prouesse qu’il est important de souligner.

