Mangetsu fait son Halloween 2026
S’il y a bien un éditeur qui a fait d’octobre son rendez-vous annuel pour mettre en avant une partie de son catalogue, c’est bien Mangetsu. Je me suis dit que ce serait donc l’occasion de faire un point sur ce que la maison d’édition peut nous proposer en matière de sorties. C’est justement en recevant leur fameuse box “Les cauchemars de Mangetsu” que l’idée de regrouper tout ça en une chronique m’est venue. Ce qui fait que l’on va aborder ici trois œuvres bien différentes avec dedans deux anthologies et une suite. Cette période est pour moi l’occasion de montrer que l’horreur et l’effroi ne sont pas juste là pour nous terrifier. Il peut y avoir bien des messages qui sont traités par le biais de ces séries. La peur est un excellent moyen pour raconter une histoire afin de nous évoquer des choses qui peuvent nous entourer et nous faire prendre conscience de certaines problématiques. C’est donc partie pour ce petit focus autour de ces trois ouvrages dont un m’a particulièrement troublé. L’heure est venue de frissonner un bon coup !
Dark Colors

On commence tout de suite avec un auteur bien connu du catalogue de Mangetsu et que l’on ne présente plus : Junji Ito. Ce mangaka reconnu dans le monde entier pour ses récits horrifiques n’en est clairement pas à son coup d’essai chez l’éditeur. En effet, c’est depuis ses débuts que la maison d’édition a pu proposer ses nombreux ouvrages qui n’ont eu de cesse de se multiplier au fil des années. Ce n’est donc pas étonnant de voir, en cette période, une nouvelle anthologie de cet artiste. Cependant, l’intérêt ici ne vient pas tant des histoires en elle-même. Pour expliquer ça, il faut comprendre que l’ensemble des récits que l’on retrouve dans cet ouvrage sont déjà accessibles à travers d’autres œuvres publiées par Mangetsu. On peut alors se demander dans ce cas comment cette lecture peut se montrer intéressante pour ceux qui ont déjà lu ces précédentes histoires. Tout d’abord, cela peut être l’occasion pour de nouveaux lecteurs de se lancer dans l’incroyable imaginaire de Junji Ito à travers certaines de ses nouvelles les plus marquantes. Mais ce qui fait le plus grand intérêt de Dark Colors, selon moi, vient de la colorisation complète de ces histoires. En effet, nous sommes face à un ouvrage où l’ensemble des chapitres est en couleurs et c’est quelque chose d’assez rare à souligner quand il s’agit du travail de cet artiste. En fait, je trouve ça fascinant de voir à quel point, à travers cette lecture, on dépasse le cadre de ce qui nous est raconté pour nous parler de bien des thèmes différents.
C’est justement en posant les yeux sur ces pages que l’on prend encore plus conscience du talent de tous ces artistes pour réussir à donner vie à des histoires aussi dynamiques à travers seulement diverses nuances de blanc et de noir. Un talent remarquable qui peut paraître presque imperceptible tant on est entouré de tous ces mangas et qui nous est rappelé brillamment ici. Mais il est tout aussi important de voir l’excellent travail qui a été fait justement pour sublimer les œuvres initiales ici à travers ces palettes de couleurs. C’est là que je trouve les textes annexes (préface, postface et analyse de Morolian) encore plus pertinents. On voit qu’il ne s’agit pas juste d’ajouter un peu de couleurs pour que tout soit plus “beau”. Il y a tout un travail de recherche qui est fait pour trouver la bonne teinte afin que cela ne dénature pas l’essence de ce qui est raconté, mais aussi pour que ça corresponde à la vision du mangaka quand il a conçu chaque histoire à l’origine. Un jeu d’équilibriste compliqué et qui fait que l’on a le sentiment de redécouvrir, à travers un autre prisme, tous ces récits qui peuvent nous glacer le sang par ce choix artistique. Les émotions que peuvent véhiculer ces multiples nuances ajoutées sont fortes et j’ai trouvé que cette anthologie était captivante non pas tant par les histoires en elle-même que je connaissais déjà, mais par cette nouvelle approche visuelle qui renouvelle l’expérience vécue. Et je trouve d’ailleurs que c’est encore plus efficace pour certaines nouvelles qui s’adaptent parfaitement à cet exercice comme “Le marchand de glaces” ou bien “Adorable minou” qui m’ont collé bien des sueurs froides par tous ces petits détails apportés par l’ajout de la couleur. Une lecture qui n’est pas uniquement là pour nous montrer une fois de plus la créativité du maître, mais pour montrer tout ce que peut apporter ce choix artistique tout en montrant l’ingéniosité derrière l’utilisation du blanc et du noir.
Cimes spectrales

On enchaîne maintenant avec le deuxième titre de cette sélection et il s’agit encore d’une anthologie. Cependant, cela ne concerne pas ici un seul auteur, mais plusieurs artistes, dont notre cher Junji Ito, qui vont se regrouper autour d’un thème particulier pour écrire leur propre histoire horrifique. On retrouve donc, en plus de notre maître de l’horreur, Mimika Ito, Akemi Inokawa, Daisuke Imai et Akihito Yoshitomi. Un sacré regroupement d’artistes qui ont chacun leur style singulier et qui sont réunis ici autour de la “montagne”. C’est à travers ce simple mot que ces cinq mangakas vont tisser leur récit et je dois dire que j’ai été très agréablement surpris par cet ouvrage. L’anthologie est un exercice souvent difficile, car si cela permet de s’imprégner de l’imaginaire de plusieurs artistes, il peut aussi être plus compliqué de s’attacher à une histoire du fait du peu de pages allouées à son développement. Pourtant, on remarque tout de suite ici le talent de ces auteurs pour nous tenir en haleine tout au long de ces nouvelles. Ce que j’ai surtout adoré dans ma découverte, c’est à quel point on a différents types d’horreurs. Par exemple, Junji Ito ouvre le bal avec un conte prenant la forme de plusieurs témoignages évoquant de sinistres individus pouvant rôder sur ce col et qui provoqueraient bien des catastrophes. On retrouve totalement le style du mangaka avec des humains souvent terrifiants dans la déformation de leur visage et de la tension qui s’ajoute à leur présence.
De son côté, Daisuke Imai nous délivre l’un des récits les plus bouleversants de cette anthologie. On y parle de fantômes et l’angoisse ressentie va finalement se transformer en un adieu déchirant et symbolique. Chaque artiste réussit à insuffler sa propre imagination au travers de ce thème que l’on pourrait penser assez limité et qui pourtant devient un vrai terrain de jeu pour eux. Et c’est ça que j’adore avec Cimes spectacles, car on nous montre que s’imposer certaines limites peut justement stimuler la créativité. Mais surtout, on va être témoin à quel point ces hommes et femmes sont capables d’utiliser la peur comme vecteur de plusieurs émotions. On va bien sûr être terrifié, mais on va aussi avoir le droit à de la tristesse, du réconfort et aussi une certaine mélancolie dans certains chapitres. On veut justement nous montrer qu’au-delà de l’effroi ressenti à un instant précis, ce genre d’expérience peut aussi nous marquer profondément. On change alors notre regard sur ce qui nous entoure et l’on vit avec ce souvenir comme faisant partie intégrante de nous. De même, la symbolique de la montagne est bien trouvée, car c’est un lieu qui peut autant susciter de l’émerveillement que de l’angoisse. Chaque ascension est un défi, mais aussi un risque de se blesser ou pire. On nous confronte à notre propre attirance pour des endroits comme ça et qui sont tellement propices à des histoires de toutes sortes. J’apprécie énormément tout ce qui a été proposé au cours de ces quelques pages où vont se mêler une multitude de sentiments différents.
Animal Human T2

On termine cette sélection spéciale Halloween du côté de chez Mangetsu avec une suite d’un titre que j’avais justement pu découvrir en octobre 2025. Il s’agit du second volume d’Animal Human de Takuya Okada. Tout d’abord, et je l’avais dit à l’époque, on est face à une série qui est réservée à un public averti au vu de son côté sanglant et de nombreuses scènes difficiles. Pour rappel, on est dans un monde où il existe des animaux anthropomorphes qui se nourrissent d’êtres humains en les élevant comme du bétail. Il ne s’agit pas ici uniquement d’une nouvelle puissance, mais d’un peuple qui cohabite avec l’être humain qui, de son côté, se nourrit aussi de ces animaux se comportant comme des hommes. Vous l’avez compris, ce manga se veut dérangeant à plus d’un titre et l’auteur y parvient admirablement bien. A travers son récit, il cherche à nous confronter à notre rapport aux animaux ainsi qu’à notre régime alimentaire. On brouille ici les frontières entre qui mange qui de façon à justement éveiller notre effroi à l’idée d’être nous aussi du bétail pour ceux qui pourraient très bien se hisser au sommet de la chaîne alimentaire. Une thématique que je trouve toujours intéressante et qui joue justement sur cette violence exacerbée pour appuyer ses propos. On tourne les pages en étant horrifié par ce que l’on voit tout en ayant envie de continuer en nous demandant jusqu’où le mangaka ira dans sa proposition. Surtout qu’en dehors de cette critique de la société, le titre amène aussi des mystères que l’on souhaite résoudre comme ce qui entoure ici l’un de ces animaux humains. Une oeuvre déroutante, sanglante et prenante à plus d’un titre. Et ça nous permet aussi de nous focaliser sur un autre type de peur qui joue à la fois sur le grossier au vu de certaines scènes macabres que sur une réflexion beaucoup plus poussée dans notre manière de consommer en inversant les rôles.

