Plus que des ennemis : Luca Blight
Dans ce nouveau rendez-vous dédié aux ennemis, il y a certains noms qui me semblent être une évidence à traiter. Il faut dire que depuis toutes ces années, les antagonistes n’ont eu de cesse de se multiplier au fil des productions. Des adversaires pouvant être terrifiants, d’autres plus nuancés ou bien certains qui changent totalement de ce que l’on voit habituellement. Et je me suis dit qu’après Kefka Palazzo, j’allais aborder un autre grand méchant de l’univers JRPG qui est tout aussi angoissant, mais d’une autre manière. Un adversaire que j’ai déjà pu traiter dans certaines chroniques et qui méritait bien un numéro qui lui soit entièrement dédié. Je parle bien sûr de notre prince démoniaque : Luca Blight. Ce principal opposant que l’on rencontre dans Suikoden II a traumatisé plus d’un joueur. Et c’est justement dans sa construction, mais aussi dans ce qu’il exprime de l’être humain que ce personnage est aussi intéressant à analyser. Il est donc temps d’en finir avec lui au cours de cet article afin d’en ressortir tout ce qui fait son mythe. On retourne donc sur ce champ de bataille où ce monstre sanguinaire se sent comme chez lui.
Le fou de guerre
Pour bien analyser Luca Blight, on va s’attarder progressivement sur tout ce qui le caractérise à travers sa personnalité et les crimes qu’il va commettre. Il y aura donc forcément du spoil je préfère prévenir afin de vraiment aller au fond de l’analyse. Car oui, la liste est longue de ses méfaits. En fait, là où aujourd’hui, on apporte beaucoup de nuances aux personnages, y compris les antagonistes, le prince de Highland est tout le contraire. Il est une bête assoiffée de sang qui ne trouve sa satisfaction que sur le champ de bataille. Son principal objectif est de rayer de la carte Jowston et toutes les villes qui la composent. De ce fait, le ton est directement donné quand on le rencontre pour la première fois et qu’il est à l’origine du massacre de notre propre brigade des jeunes de Highland. On nous dépeint alors un homme prêt à tout pour trouver un prétexte afin de détruire la paix si durement acquise afin de se jeter à corps perdu dans cette guerre contre son ennemi de toujours. Un être dont on ne connaît pas encore la puissance, mais qui va déjà frapper un grand coup en s’attaquant tout bonnement à la jeunesse de son pays. C’est un choc pour le joueur de découvrir ça dès les premières minutes de jeu, mais c’est aussi un moyen pour le studio de faire de Luca l’antagoniste marquant de ce second opus. Que ce soit dans son chara-design (son portrait blafard et son sourire sadique omniprésent) ou bien dans ce qu’il est capable de commettre pour atteindre son objectif, on comprend tout de suite qu’il est à la fois terrifiant et d’une brutalité sans fin. Toute sa roublardise est au service de la guerre afin qu’il puisse exprimer toute sa rage sur le champ de bataille.
Il nous est donc introduit comme celui qui initie le conflit et qui n’a aucun scrupule à marcher sur les corps sans vie de ses propres compatriotes pour lancer les hostilités. A ce moment-là, on ne le voit pas tant comme le guerrier à la force remarquable que l’on verra ensuite, mais surtout comme un noble désireux de raviver les braises du conflit. Et c’est remarquable pour le studio d’avoir, dans un premier temps, introduit son grand méchant aussi rapidement, mais surtout d’une façon aussi violente. On est encore sous le choc d’avoir vu nos camarades se faire massacrer et supplier pour leur vie que l’on comprenne que la raison de tout ça est due aux ambitions sanglantes du seigneur de nos protagonistes. Un violent coup de massue qui n’est que le début d’une longue descente aux enfers à force de nous confronter à ce monstre. En créant une telle introduction, il y a aussi un but bien précis. En effet, voilà sûrement la meilleure façon possible de susciter la colère du joueur à l’égard d’un personnage et de le désigner comme la cible à abattre. Dès lors que l’on connaît la vérité, on sait que même si nous ne sommes pas encore assez forts, nos pas finiront par nous conduire à ce règlement de compte. Une rancœur qui va être nourrie tout au long du jeu jusqu’au moment fatidique. Mais jusqu’à ce moment précis, Luca Blight devient celui qui hante nos pensées comme la cause de tous nos maux. Et pourtant, on est encore très loin d’avoir abordé tout ce qui fait son personnage. Un monstre bien plus cruel encore qu’on pourrait l’envisager.

Le prince dément
Si l’introduction de Suikoden II a su donner le ton de ce qui nous attendra tout au long de cette épopée, chaque rencontre avec Luca Blight sera l’occasion de poser un autre regard sur cet homme. Surtout que là, on va parler de ce qui est, sans nul doute, l’événement le plus choquant de sa longue liste de méfaits. Je parle bien sûr de la destruction des villes de Toto et Ryube. Jusqu’à présent, on n’avait pas été un témoin direct des actes de Luca Blight. Il était surtout le maître instigateur de cet horrible plan ayant coûté la vie de la brigade. C’est en revenant à Toto que l’on va déjà voir à quel point son armée ne cherche rien d’autre qu’à annihiler toute vie dans la Ville-Etat de Jowston. On découvre un village en ruines où plus aucun bruit ne résonne. Un choc quand on pense qu’à peine quelques minutes auparavant, on était aussi en ce lieu à observer les gamins jouer et parler aux habitants. La seule survivante n’est autre que Pilika et un chien qui restera sur place, dernier signe de vie de cet endroit. Mais là encore, nous arrivons après la bataille. Ce qui n’est pas du tout le cas pour Ryube. En effet, c’est alors que l’on se prépare à l’arrivée de l’armée d’Highland au fort des mercenaires que l’on se rend dans ce village forestier pour y trouver Tsai dans le but de réparer les lances de feu. C’est après avoir fait sa connaissance et revenu sur nos pas que l’on va être témoin de l’horreur. On voit les flammes dévorer tout sur leur passage tandis que les habitants sont massacrés. Certains cherchent à s’enfuir, mais ne peuvent rien faire face aux soldats ennemis. Et au centre de la place du village se trouve Luca Blight qui se délecte de toute cette destruction.
Nous revoyons, à travers lui, le visage de cette folie guerrière qui n’a que faire de la vie des innocents. Le prince dément va alors nous délivrer une scène aussi mémorable que terrible où il va se jouer de l’espoir des survivants en les humiliant pour finalement les terrasser d’un coup d’épée. Cette fois, nous sommes témoins directs de la cruauté dont cet homme est capable, mais aussi son côté malsain. Il ne cherche pas à continuer cette guerre pour aider son pays, mais au contraire pour satisfaire ses pulsions sanglantes. La colère se mélange à l’écoeurement pour le joueur et les protagonistes face à ce massacre et malgré tout ça, on est encore impuissant face à lui. Là on touche à quelque chose de très intéressant dans la construction du personnage de Luca Blight. On fait de lui un antagoniste fou qui a déjà fait trop de victimes et qui pourtant semble imbattable. On a beau avoir toute la bonne volonté du monde, elle n’est rien face à ce qu’il représente et à la force qu’il possède. Luca Blight n’est donc pas juste un noble fou à lier, mais aussi la source de notre frustration de ne pas réussir à l’empêcher de commettre ses crimes. Et ça ne s’arrête pas là, car quand j’évoque le fait que l’on est devant un prince dément, ce n’est pas pour rien. Il n’est guidé que par son désir de destruction qui va autant concerner sa cible principale, à savoir Jowston, que sa propre patrie. Il a fait tuer toute la brigade des jeunes d’Highland pour reprendre la guerre, va humilier et massacrer des centaines d’innocents, va sacrifier toute une population dans un rituel autour d’une des 27 Vraies Runes, exécuter ses hommes et va même jusqu’à faire empoisonner son père pour finalement monter sur le trône. Un sacré palmarès qui consolide sa place d’antagoniste détesté et à abattre quoi qu’il arrive.
La bestialité incarnée
S’il y a un point que je tiens à évoquer en abordant Luca Blight, c’est aussi le reflet qu’il est de la guerre et, de facto, d’une bestialité terrifiante. Comme évoqué précédemment, tout ce que recherche ce prince n’est autre que la destruction. Il se complaît dans l’annihilation de sa cible et n’a que faire de ceux qui souffriront dans son sillage. Il est finalement la représentation de ce qu’est un conflit. Pour l’ambition d’une personne, il est prêt à détruire des milliers de vies et peu importe que ce soient des ennemis ou des alliés. Il ne compte que sur sa propre force qui est si surnaturelle qu’elle lui permet d’accomplir ses sinistres desseins. Mais le pire, c’est justement que même s’il est capable d’élaborer un plan pour lancer la guerre, il n’en reste pas moins une bête sauvage qui se délecte du champ de bataille. On pourrait même dire que c’est dans la mêlée qu’il trouve vraiment son foyer tant il n’en à rien à faire de sa famille et des hommes sous ses ordres. La seule chose qu’il respecte est la force pure qui n’a pas besoin de stratégie pour décrocher la victoire. Et finalement, Suikoden II va, à travers le prisme de cet antagoniste, traiter l’un de ses sujets les plus importants : la guerre. On a beau prétexter des idéaux, un besoin de ressources ou toute autre raison, ce terme désigne avant tout un conflit qui va faire des ravages et où chacun, dans le but de survivre, va tout faire pour s’en sortir. L’espoir, la bienveillance, et la paix n’ont plus leur place dans un tel contexte surtout quand celui qui dicte cette lutte n’a aucune intention de faire marche arrière.
On personnifie ici la guerre à travers Luca Blight et chaque passage où il est présent le montre très bien. Il tue sans égard pour le caractère sacré de la vie et ce n’est pas pour rien que les personnages vont plusieurs fois le comparer à une bête sauvage assoiffée de sang. C’est tout simplement parce qu’il est la guerre. On nous prépare, depuis le début, à nous confronter à lui, car on nous fait miroiter le fait que le battre mettra un terme à tout ça. Mais là où c’est encore plus fort, c’est que le vaincre ne va finalement rien arrêter. Cela va juste mettre de côté l’aspect purement chaotique et sanglant de cette lutte pour bifurquer dans une opposition plus centrée sur la survie. Car c’est aussi ça que nous montre le récit concernant Luca Blight. Il était à la fois le protecteur et le bourreau de sa propre nation. De son vivant, rien ne semblait pouvoir l’arrêter et donnait une aura presque intouchable à Highland. Mais en même temps, c’est en étant à la source de cette nouvelle lutte de pouvoir qu’il va entraîner la chute des siens. Car oui, Suikoden II nous rappelle, par le biais de cet antagoniste, à quel point la guerre est de la destruction pure et dure peu importe les prétextes derrière. Réussir à concentrer tout ça en une figure aussi marquante tout en parvenant à créer un méchant aussi emblématique est une prouesse d’écriture. Oui, Luca Blight n’est pas un méchant ayant une grosse complexité (mise à part quand on connaît son passé), mais c’est justement cette simplicité qui fait sa force. Il est juste le reflet de l’être humain dans ce qu’il y a de plus sauvage et brutal.

L’ennemi à abattre
J’ai déjà pu traiter déjà grandement tout ce qui fait le personnage de Luca Blight. Mais je tiens maintenant à aborder la manière dont cet antagoniste est perçu par le joueur. Car si on a vu ce qu’il représente, il est aussi une des raisons qui nous pousse à surmonter tous les défis. Comme dit précédemment, le prince d’Highland est la source de tous nos maux. C’est lui qui a détruit la vie de nos deux protagonistes et conduit le joueur à prendre la fuite à Jowston. Et plus on avance dans cette épopée et plus notre envie d’en découdre se renforce. Mais en même temps, il est source d’une grande frustration, car on nous rappelle constamment notre impuissance face à cet être à la force herculéenne. On a beau se dresser face à lui à plusieurs reprises, il lui suffit juste de quelques attaques pour en finir avec tous ceux qui se tiennent devant lui. Ainsi, il est autant notre ennemi à vaincre qu’un mur à franchir tant il est présenté comme invincible. C’est là quelque chose de très important dans l’écriture du personnage étant donné que cela va constamment motiver le joueur à se surpasser dans l’espoir de le faire enfin tomber. Mais cela contribue aussi à la légende de cet antagoniste étant donné que rien ne peut le stopper. On a l’image d’un guerrier implacable qui fauche les vies comme si c’était des épis de blé tout en se délectant de ça. Même Shu, stratège redoutable, va voir son plan être mis à mal par la puissance de cet individu. C’est d’ailleurs juste avant que n’arrive la confrontation finale contre lui.
Alors que l’on pensait enfin l’acculer, il parvient à nous faire une nouvelle démonstration de sa force. Un être qui n’a même pas besoin de s’adapter ou de plan tant sa puissance se suffit à elle-même. D’ailleurs, contrairement à beaucoup de boss majeurs dans les RPG, il ne faudra pas seulement une équipe pour le vaincre. Il faut pas moins de trois groupes pour finir par le mettre à genoux. Et même sur le point de le terrasser, nous ne sommes pas uniquement portés par cette volonté d’en finir. Luca Blight continue de nous insuffler de la peur, car on sait pertinemment qu’il ne faudrait pas grand-chose pour qu’il renverse la situation. Ainsi, sans même s’en rendre compte, ce démon au visage humain a su instiller l’effroi qu’il suscite au plus profond de nous. Il a provoqué tant de drames pendant si longtemps que l’on n’a presque l’impression, même au moment de donner le coup de grâce, qu’il va se relever et poursuivre le cauchemar. C’est ça aussi que symbolise cet antagoniste dont le spectre hante le joueur même après qu’il ait lâché son dernier souffle. Si le jeu continue alors un long moment après cet événement majeur avec la seconde moitié de l’épopée, nous ne pouvons oublier le souvenir de celui qui fut le vrai visage du diable dans toute cette histoire. Celui qui a tout initié et dont le fantôme hante encore les personnages même après sa mort. Un monstre qui a, malgré son sort, réussit son tour de force d’avoir écrit sa légende en lettre de sang.
La légende sanglante de Luca Blight
Je trouve que Luca Blight est, à mes yeux, l’un des antagonistes les plus marquants dans l’univers du JRPG et même du jeu vidéo. La raison à ça est que l’on ne peut rester impassible devant cet homme qui ne vit que pour la guerre et la mort. Je le redis, mais son personnage est simple à cerner, mais cela ne l’empêche pas d’être incroyablement écrit. Il est le mal à l’état pur et c’est ce qui fait que l’on est autant impliqué dans sa défaite. Et même au-delà de ce point de vue, il représente aussi tout ce qu’il peut y avoir de plus maléfique dans la nature humaine. Un monstre qui se repaît de la guerre, de la souffrance et de la mort des autres. Et je trouve que c’est fort d’avoir osé proposer un antagoniste qui soit autant expressif dans sa brutalité et son envie de tout détruire. Cela choque et en même temps ça appuie totalement tous les propos tenus par le jeu. C’est aussi ce qui fait la force de cette aventure vidéoludique qui réussit à aborder tous ces sujets avec brio et à travers de telles incarnations comme c’est le cas pour le prince d’Highland. Il m’était donc impossible de ne pas dédier un numéro entier de ce rendez-vous à ce dernier. Je pense sincèrement que cet opposant peut facilement marquer l’esprit de tous ceux qui se lanceront dans cette aventure, car il a déjà réussi à le faire avec les joueurs ayant déjà tenté celle-ci. Encore aujourd’hui, le souvenir du prince dément est bien vivace comme pour montrer que même après tant d’années, sa légende ne s’est jamais éteinte.
Il a voulu la guerre pour devenir celle-ci avant d’être finalement consumé par elle. Un cycle vicieux qui nous rappelle qu’il y a aussi chez l’être humain des gens qui ne rêvent tout simplement que de voir le monde brûler. Et je pense que très peu d’antagonistes peuvent se targuer d’avoir fait autant de mal que cet homme. Une bête qui n’a jamais eu le moindre remords de ce qu’il a commis et qui, au contraire, a accepté son sort pour prouver ses dires. A ses yeux, les faibles meurent de la main des forts et au moment de mourir, il a simplement compris que son tour était venu tout en sachant pertinemment qu’il a laissé des cicatrices qui ne s’effaceront jamais. Alors que la tendance du jeu vidéo est de proposer des méchants nuancés dont l’écriture fait que l’on arrive à les comprendre, Luca est tout l’inverse. Il a beau avoir un passé tragique, il n’en reste pas moins le cauchemar des habitants de Jowston qui a déclenché l’enfer sur eux. N’hésitez pas à me dire en tout cas si cette chronique vous a plu et quel grand antagoniste vous aimeriez que je traite prochainement. Dans le monde vidéoludique, il y a encore beaucoup d’entre eux à analyser et à cerner pour voir ce qu’ils apportent à leur œuvre.


