Pourquoi j’aime #61 : Egregor
Comme chaque semaine, je vous propose un nouveau numéro de “Pourquoi j’aime” et cette fois j’avais envie d’aborder une œuvre qui vaut le coup d’œil. Il s’agit d’Egregor, édité chez Meian, qui approche bientôt de ses quinze volumes. Une sacrée longévité pour cette série de dark-fantasy qui a su créer un univers captivant et d’une richesse saisissante. Dès les premières pages, on nous donne le ton de cette épopée tragique où la mort est omniprésente dans la vie des personnages. Mais c’est justement en touchant le fond dès le début que cette histoire va nous donner envie de croire en un futur plus heureux pour ces enfants qui vont tout perdre. Aujourd’hui, c’est une invitation à une aventure spectaculaire où l’on sent toute l’ambition du duo derrière cette saga afin de créer une fresque où chaque détail compte. Avec ses multiples inspirations et son envie de construire un univers unique, il est grand temps de vous parler pourquoi j’apprécie autant cette lecture. Préparez-vous à faire face aux monstres qui rôdent dès lors que l’éclipse apparaît.
Un univers à l’ambition folle
Pour bien commencer cette chronique, je me dois de parler de l’univers dépeint dans Egregor. Celui-ci plonge le lecteur dans un monde médiéval-fantastique brutal et crépusculaire, où une menace impitoyable plane sur l’humanité sans que rien ne puisse être fait. L’histoire commence dans un petit village paisible où vit Foa, un jeune apprenti forgeron talentueux qui rêve simplement de suivre cette voie. Il suffit d’une nuit pour que sa vie vire au cauchemar avec l’assaut des Faucheurs. Cela propulse Foa dans une quête initiatique beaucoup plus grande. Ce que j’aime en particulier dans ce manga, c’est à quel point on ressent le potentiel grandissant de cet univers. Il ne faut pas longtemps pour que l’on découvre une partie du lore de ce dernier et cela éveille forcément la curiosité. Mais surtout, on voit que Jay Skwar a cette envie de repousser constamment les frontières du monde qu’il imagine. On va avoir le droit à une mythologie captivante et qui se dévoile progressivement tout en amenant une galerie de personnages riche et marquante. Chaque tome est l’occasion, au-delà de l’intrigue en elle-même, de mieux cerner cet environnement qui a tant de choses à nous raconter. Que cela concerne les Faucheurs, les Egides, les différents royaumes, les légendes et les races qui vivent sur ce continent, il y a toujours quelque chose à apprendre au cours de ces pages. Cela donne lieu à une expérience d’autant plus enrichissante que l’on sent aussi à quel point cette volonté de faire quelque chose d’aussi grand sert de pont entre différents médiums. On va alors autant avancer pour le récit de Foa et ses compagnons que pour le simple plaisir d’en connaître un peu plus sur tout ce qui façonne la diégèse de cet univers.
4 héros pour une grande diversité
Un autre point qui est intéressant à analyser quand on parle d’égrégore concerne le quatuor que l’on va suivre. Et je ne parle pas uniquement ici de leur parcours, mais aussi de la manière dont ce choix va impacter la narration. En fait, après avoir été témoin du drame qui va frapper Foa et ses amis, on va suivre ces quatre adolescents dans leur chemin respectif. Séparés, ils vont tous embrasser leur destinée à travers différentes écoles et surtout vocations. Une proposition réussie, car elle permet de créer plusieurs prismes par lesquels on va suivre les événements tout en amenant une grande diversité dans les épreuves surmontées. En effet, chacun va avoir ses défis à relever, ses rencontres et révélations. Ce qui fait que l’on ne se focalise pas uniquement sur notre ancien forgeron, mais bel et bien sur l’ensemble de ces protagonistes qui ont tous un rôle à jouer dans l’histoire. Ce qui est génial, c’est que cela contribue aussi à enrichir la narration et le lore du manga. Éloigné par des centaines de kilomètres, on va constamment switcher de personnage pour découvrir de nouvelles choses sur les lieux visités, mais aussi les factions qui se confrontent. Cela peut paraître énorme comme masse d’informations à encaisser, mais c’est en même temps fantastique, car on remet constamment en perspective ce que l’on pensait savoir. De plus, le fait de changer régulièrement de point de vue amène aussi un rythme qui n’est jamais trop lent ou rapide. Cela fluctue de manière à ce que l’on puisse passer efficacement d’un champ de bataille sanglant à une partie bien plus lente, mais riche en informations. Cela contribue aussi à montrer toute l’étendue de cette lecture qui ne se limite pas au récit d’un héros, mais bel et bien d’une multitude de protagonistes qui vont, chacun à leur manière, lutter face à cette menace et lever le voile sur le véritable danger.
Une épopée grandiose et tragique
Si j’ai déjà pu parler précédemment des protagonistes ainsi que de l’univers, il est important de voir comment est présentée l’histoire d’Egregor. Dès le départ, on va en prendre plein les yeux, mais surtout être témoin de l’enfer que vivent ces habitants face à la menace des Faucheurs. Il suffit d’une double-page pour être témoin des horreurs commises par ces êtres qui semblent dépasser l’entendement. Et c’est une excellente manière de poser rapidement l’ambiance dans laquelle on va évoluer. Nous sommes dans de la dark-fantasy avec tout ce que cela implique en termes de brutalité et de souffrances. C’est là que je trouve que notre duo d’artistes a su frapper fort en mettant autant en avant cette faction qui va servir d’antagoniste. Ces individus représentent une tempête qui balaie tout sur son passage et que même les Egides, gardien de la paix, ne peuvent que contenir un moment avant de succomber. En donnant une aura presque invincible à ces êtres, cela nourrit l’angoisse ressentie à l’idée de se confronter à eux. On sait de quoi ils sont capables et chaque apparition de l’un d’entre eux signifie forcément des pertes. C’est en ça que cette aventure nous prend tellement aux tripes. On observe des personnages qui luttent vaillamment non pas pour gagner, mais retarder ce qui semble inévitable. C’est dans ce chaos et cette noirceur que l’on se rattache au maigre espoir représenté par Foa et ses amis. Le genre de récit qui joue avec nos peurs en nous montrant clairement que personne n’est à l’abri. Et au-delà de ça, il suffit de voir comment a été développé le premier grand arc pour cerner le souhait de créer quelque chose de spectaculaire. Entre l’introduction de tous ces éléments et l’immense bataille qui va avoir lieu, tous les ingrédients sont là pour que l’on sente les enjeux importants découlant de cette confrontation.
Des thèmes aussi sombres que la nuit
Ce qui fait aussi l’âme d’Egregor concerne les thèmes que le titre aborde. Tout au long des tomes qui sont sortis, on va découvrir, au fil du parcours de Foa et ses amis, des sujets aussi importants que douloureux. Il est autant question de deuil, de la mort, de lutte contre un soi-disant destin et de libre-arbitre. Tout ça est minutieusement installé tout au long de notre lecture pour que certains sujets sautent plus facilement aux yeux tandis que d’autres vont être plus discrets, mais d’autant plus pertinents. Rien que l’opposition entre Egides et Faucheurs symbolise avec brio les deux faces d’une même pièce. D’un côté, on a ceux qui ont juré de défendre la vie tandis que de l’autre on a ceux qui engendrent la mort. L’analogie est forte, car le manga reflète tout du long cette peur du dernier soupir et de comment on lutte chaque jour pour que celui-ci ne soit pas le dernier. C’est bien pour ça que les Faucheurs ont ce côté inéluctable, car ils représentent une finalité qui peut frapper à tout instant. Pareil pour la perte d’un être cher où le manga nous montre que personne n’est à l’abri. La souffrance, le deuil et la mort font partie intégrante de la vie de ces gens qui vivent dans l’angoisse et ne savent plus s’ils doivent se résigner ou combattre. On aborde alors une autre facette de l’œuvre que je trouve plus que réussie qui est justement l’importance de se battre pour ceux que l’on aime. Évidemment, on peut prendre le récit comme il est au premier regard : une quête pour sauver ce monde. Mais quand on s’attarde un peu plus en détail sur les personnages, on voit que c’est bien plus profond. Foa est un jeune homme qui n’a jamais voulu prendre les armes. Il ne désirait qu’une vie rangée en tant que forgeron et c’est finalement en étant victime lui aussi de cette faucheuse qu’il ouvre les yeux sur le fait qu’il ne peut rester à attendre cette conclusion. Il lutte dans l’espoir qu’il n’y ait plus jamais de drame même si cela implique de dire adieu à ses rêves de quiétude.
Un récit d’une grande richesse visuelle
On attaque maintenant la dernière partie de cette chronique “Pourquoi j’aime” dédiée à Egregor. Pour celle-ci, je me devais de parler de son style graphique qui joue énormément sur l’appréciation globale de l’œuvre. Kim Jae Hwan est un dessinateur remarquable dont le trait sort des sentiers battus quand on parle manga. Ici, on a une esthétique à la fois soignée et détaillée dont on sent une inspiration presque vidéoludique. Cela appuie encore plus l’aspect fantastique du titre tout en créant une identité unique à la série. Et surtout, le dessin est pleinement au service de l’histoire tant il va réussir à insuffler une atmosphère singulière à celle-ci. Si les Faucheurs sont aussi terrifiants, c’est autant pour ce qu’ils représentent que la manière dont ils sont mis en scène. De même, je trouve que l’on est face à un manga qui fourmille de petits détails graphiques qui viennent consolider l’immersion du lecteur. On est ébahi par cette précision qui donne du réalisme à ce que l’on voit. Et que dire aussi des moments où l’action prend le pas. Le trait de l’artiste joue ici un rôle crucial pour que le show nous en mette plein la vue. On est littéralement plongé au cœur de la mêlée face à des êtres et monstres cauchemardesques. Par exemple, un plan que je trouve fabuleux est au moment où l’armée ennemie apparaît pour la grande bataille du premier acte. On a le sentiment d’être face à quelque chose de spectaculaire, mais aussi très cinématographique. Le spectateur que l’on est reste sans voix face à tout ce qui se déroule devant ses yeux. Un titre qui combine admirablement bien son fond et sa forme. De plus, le style graphique permet aussi d’appuyer énormément tout ce qui touche aux expressions faciales des personnages. Cela donne encore plus d’impact à leurs réactions que ce soit lors de simples discussions ou l’arme à la main. Une série qui regorge de qualités et qui vaut largement le détour.

