Pourquoi j’aime #66 : Peleliu
A chaque fois que je pose les yeux sur ma bibliothèque, je vois à quel point il reste encore tellement de titres que je n’ai pas encore abordés dans cette chronique. Des œuvres en tout genre qui peuvent être amusantes, spectaculaires ou parfois même dramatiques. Et c’est justement dans ce dernier registre que je vais vous emmener aujourd’hui avec une série qui m’a mis une claque monumentale. Le type de lecture où l’on a le cœur serré à chaque page que l’on tourne et qui nous met face à l’horreur commise par l’être humain dans le passé. Je parle bien sûr de Peleliu chez VEGA qui fait partie de ces mangas que j’ai tenté avant tout parce que j’apprécie tout ce qui touche à l’Histoire, mais qui m’a frappé en plein cœur. Un récit nous plongeant pendant cette fameuse bataille du côté d’un peloton japonais qui va faire face, durant la Seconde Guerre Mondiale, à l’armée américaine. Derrière le design enfantin de ses personnages se cache une fresque historique morbide et si réaliste. Préparez-vous à découvrir une histoire qui ne peut vous laisser de marbre.
Une reconstitution précise et déchirante

Pour bien commencer, impossible de parler de ce manga sans évoquer la précision de cette reconstitution historique. Peleliu est l’un des mangas de guerre les plus documentés et réalistes sur le Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale. Takeda s’appuie sur des recherches approfondies (avec la collaboration de l’historien Masao Hiratsuka) pour dépeindre la bataille de Peleliu ayant lieu vers la fin de la guerre, l’une des plus sanglantes et dramatiques du conflit. Le manga montre avec une fidélité glaçante les conditions de vie des soldats japonais présents sur cette île : chaleur étouffante, manque d’eau et de nourriture, la maladie, les grottes servant de cachettes, et même l’absurdité des ordres de supérieurs qui s’accrochent juste à une gloire qui ne mène qu’à la mort. Rien n’est glorifié : on voit la peur, la faim, la dysenterie, les blessures infectées et la désillusion progressive. Ce réalisme brut, sans filtre patriotique, fait de l’œuvre un témoignage poignant qui nous confronte à la réalité ayant frappé ces soldats, mais aussi les habitants de l’île. Rien ne nous est épargné et c’est ce qui rend d’autant plus réaliste cette fresque historique. Je me rappelle encore avec beaucoup d’émotions et surtout d’effroi certaines scènes qui visent en plein cœur. On ressent cette peur grandissante dans le cœur de ces soldats à l’idée d’être trouvé et éliminé. Mais on nous montre aussi l’obstination de ces combattants japonais qui obéissent à des ordres sans savoir s’ils sont toujours d’actualité. Une œuvre qui fait tout pour nous plonger sur ce champ de bataille et qui n’en est que plus glaçant tant le travail de recherche fait autour est grand.
Contraste poignant entre le dessin et le fond

S’il y a bien un élément important à parler quand on parle de Peleliu, c’est son dessin et à quel point celui-ci joue un rôle essentiel dans ce que l’on va ressentir. L’île de Peleliu est, au premier abord, un véritable paradis naturel (plages de corail, forêts luxuriantes, eaux turquoise) qui devient un champ de bataille cauchemardesque. Takeda utilise ce contraste avec une maestria visuelle : les couleurs vives et la beauté de l’île accentuent l’horreur des combats, des cadavres en décomposition et de la destruction. Ce paradoxe renforce le thème anti-guerre : la guerre profane la beauté du monde. Ce jeu sur l’esthétique (paradis vs horreur) est l’une des signatures les plus marquantes du manga et lui donne une puissance émotionnelle rare dans ce genre de manga. On joue admirablement bien sur tous ces contrastes pour accentuer le choc que l’on va vivre. Et ça se ressent aussi totalement sur un autre élément primordial de l’oeuvre : le chara-design. Car oui, quand on pose les yeux pour la première fois sur ce titre, on peut se dire que les personnages assez chibi et presque enfantins nous réservent une histoire loin d’être aussi choquante. Mais au contraire, on va faire face à une brutalité rarement vue dans ce type d’histoire. C’est justement en voyant des soldats dessinés avec une apparence presque de bambin que ça rend cette lecture d’autant plus viscérale. On confronte ici un trait quasi mignon à un cauchemar sans nom. Ce choix est incroyablement pertinent, car ça joue totalement sur notre perception de ce conflit. On est d’autant plus terrifié des scènes de mort que l’on va voir que l’on a devant nous des individus qui semblent tout innocents. Un parti-pris totalement voulu et qui permet d’éveiller encore plus les consciences sur l’horreur de la guerre et le fait qu’elle n’épargne absolument personne.
Des soldats face à l’horreur de la guerre

Je me dois aussi d’évoquer les personnages que l’on va suivre, et notamment notre protagoniste dans Peleliu. Hitoshi Tamaru, jeune soldat rêvant de devenir mangaka, est un protagoniste exceptionnel. Loin d’être un héros guerrier, il est un garçon ordinaire, sensible, qui observe le chaos autour de lui avec un regard d’artiste. Ses rêves de dessiner des mangas et de rentrer chez lui contrastent violemment avec la brutalité de ce quotidien qui est le sien. Son évolution, de l’idéalisme naïf à la résignation et à la survie, est subtile et profondément humaine. Tamaru sert de filtre émotionnel : à travers ses yeux, on voit l’absurdité de la guerre, l’amitié entre soldats et la perte progressive d’humanité. Les lecteurs s’attachent énormément à lui, car il incarne l’innocence broyée par le conflit. Son désir de créer des histoires dans un tel enfer donne au manga une dimension beaucoup plus touchante. Et finalement, on voit qu’il fait de son mieux pour tenir afin de rentrer chez lui retrouver les siens et exaucer son rêve. Une lutte de chaque instant qui va le conduire à faire face aux multiples horreurs de cette époque et surtout être témoin de la déchéance de l’être humain face à un tel chaos. On le voit, au fil des tomes, faire de son mieux pour garder un maigre espoir de retourner chez lui malgré les horreurs dont il va être témoin. Et à côté de ça, on a aussi d’autres personnages tout aussi intéressants qui vont représenter, pour une partie, une loyauté aveugle les amenant à des décisions terribles et d’autres cherchant tout simplement à survivre à cet enfer pour rentrer au bercail. On assiste alors à leur quotidien dans la fange, la boue et la mort en se demandant bien si cette nouvelle journée sera la dernière pour eux.
Des thèmes qui résonnent fortement

Peleliu est un manga profondément anti-guerre sans être moralisateur. Il dénonce l’absurdité des ordres suicidaires, la propagande, la hiérarchie militaire aveugle et la souffrance inutile des soldats des deux camps. Takeda montre avec lucidité comment des jeunes hommes ordinaires sont broyés par une machine de guerre qu’ils ne comprennent pas. Le manga aborde le deuil, la camaraderie, la folie, la résilience et la question « pour quoi se bat-on ? ». Contrairement à beaucoup d’autres œuvres, il humanise aussi l’opposant et montre la guerre comme une tragédie collective. Cette maturité thématique, combinée à un ton parfois ironique ou poétique, élève l’œuvre au rang de véritable pépite historique. Et je dois dire qu’en ayant suivi l’ensemble de la série, j’ai été amené à réfléchir sur le monde et surtout l’être humain. On voit à quel point la stupidité de certains peut entraîner d’innombrables massacres. C’est en étant face à ce cauchemar éveillé que ces soldats se mettent à réfléchir sur ce que cela implique d’être en guerre. Mais aussi, c’est une œuvre qui nous rappelle l’importance de réfléchir par soi-même afin de voir quand quelque chose ne nous semble pas normal, moral ou contre nos valeurs. C’est exactement ce qui se passe tout au long du manga avec des personnages qui, de peur de mourir, vont se raccrocher à ce qu’ils peuvent. Certains vont se rallier à leurs supérieurs qui sortent des beaux discours, mais sont tout aussi perdus qu’eux. D’autres vont simplement lutter pour échapper à cet appel à mourir pour un pays qu’ils ne reverront sans doute jamais. Cette œuvre nous met face à tout ce que cela implique pour ceux qui vont combattre, mais aussi ceux qui attendent leur retour en sachant pertinemment que les chances sont faibles. C’est ce qui fait le plus mal et rend cette histoire d’autant plus importante à lire, tant elle nous rappelle des choses fondamentales que l’on a parfois trop tendance à oublier.
Une oeuvre à lire absolument

Pour ce dernier point, j’avais envie d’aborder quelque chose que je trouve essentiel quand on parle de Peleliu. Évidemment, au vu du ton très cru du manga et de ce qu’il raconte, ce titre est avant tout réservé à un public averti. A mon sens, je trouve que cette œuvre est d’une importance cruciale. Le genre de récit qui nous met mal pour bien des raisons, mais qui le fait avant tout pour éveiller des consciences tout en portant le témoignage d’un passé douloureux. Car oui, je rappelle que Peleliu est un manga qui se veut énormément documenté concernant cette page sanglante de l’Histoire. Nous ne sommes pas forcément connaisseurs de ce qui a pu frapper cette île durant cette période sombre de l’Humanité. C’est pour ça que c’est important d’avoir des titres comme ça qui nous permettent de comprendre ce qui a pu se passer et surtout ne pas amoindrir les horreurs qui ont frappé ces soldats et habitants. Cette lecture est avant tout une plongée sur ce champ de bataille où des japonais n’étaient même pas conscients de ce qui pouvaient bien se passer dans leur patrie. Continuant à combattre sans se douter un seul instant de la capitulation de leur nation, on les voit succomber au désespoir et se raccrocher à la pensée d’être des héros pour ceux qui sont encore sur l’archipel. Et finalement, quand on enchaîne les tomes et que l’on assiste à la fin de la série, on ne peut que ressentir une profonde tristesse pour toutes ces vies perdues. Ici, il n’y a pas d’actes héroïques ou de légendes qui sont nées. Le mangaka cherche avant tout à nous montrer des hommes ordinaires luttant pour une cause qu’ils ont fini par perdre de vue pour se concentrer sur l’essentiel. Des âmes errantes sur cette île qui a perdu toute sa splendeur pour ne devenir qu’un rocher où la vie laisse place à la mort. Une licence importante pour toutes ces raisons et qui mérite amplement le coup d’oeil.

