Pourquoi j’aime #55 : Hell’s Paradise
A chaque semaine, son petit numéro de “Pourquoi j’aime”. Il faut dire que l’univers du manga est tellement riche qu’il y a largement de quoi faire. Surtout que les œuvres intéressantes sont nombreuses. Pour aujourd’hui, je me suis dit que j’allais m’attarder sur un titre qui est actuellement dans l’actualité étant donné que la saison 2 de l’anime est actuellement en cours de diffusion. Je parle ici de Hell’s Paradise, édité chez Kazé, que j’avais déjà parlé à plusieurs reprises lors de sa parution. Je me suis dit qu’il serait donc intéressant de refaire un focus sur cette aventure qui a su créer une atmosphère qui lui est propre. Entre ses combats frénétiques, son esthétique soignée et les nombreux thèmes traités, il y a largement de quoi raconter. Voilà pourquoi je l’ai choisi comme sujet du jour et il est grand temps de vous donner les cinq raisons qui font que j’apprécie autant cette saga. Préparez-vous à faire la connaissance de condamnés à mort qui ont une chance de retrouver leur liberté. Cependant, le prix pour l’obtenir peut s’avérer bien plus lourd qu’il ne l’aurait cru en acceptant ce marché.
Un cadre aussi magnifique qu’horrifique

Pour bien débuter cette sélection, je me dois de parler du cadre dans lequel le lecteur va évoluer ainsi que les personnages. C’est un élément essentiel à l’originalité du titre et surtout à l’atmosphère si unique qui va s’en dégager. La fameuse île où nos protagonistes vont être envoyés, présentée comme un « paradis », est en réalité un enfer vivant. Pourtant, malgré les dangers, ce lieu ne peut laisser indifférent tant il est pensé pour coller à cette image céleste qu’on lui donne. Forêts luxuriantes, fleurs carnivores, monstres taoïstes, ruines antiques, créatures immortelles et humains déformés créent un contraste saisissant entre beauté onirique et horreur viscérale. Yûji Kaku excelle à rendre ce terrain de jeu “vivant” : elle évolue, se régénère, punit, et révèle ses secrets progressivement. Cette atmosphère oppressante, mêlant horreur très visuelle, charnelle, brutalité et mysticisme, donne un sentiment constant de danger et d’émerveillement. Et c’est quelque chose de remarquable de la part du mangaka d’être parvenu à créer un tel environnement. Il ne s’agit pas uniquement ici de créer un décor où va se dérouler l’action. L’île est un acteur majeur de cette histoire qui va avoir une influence considérable sur l’avancée de ces condamnés et de leurs bourreaux. L’émerveillement des premiers instants disparaît progressivement tandis que l’on découvre les horreurs qui se cachent réellement derrière cette flore éclatante. Nous ne sommes pas uniquement sur un terrain dangereux. Il y a quasiment une personnification qui est faite de ce bout de terre verdoyant qui n’apprécie que très peu les intrus. Cela provoque un sentiment singulier où on est ébloui par ce qui nous entoure tout en ayant un sentiment de malaise à l’idée que nous sommes déjà piégés dans la toile tissée par cette île.
Des combats ingénieux et magnifiquement orchestrés

Là, on aborde un autre point que je trouve remarquable tout au long de Hell’s Paradise. Initialement, on nous présente ici une sorte de battle royal entre condamnés pour obtenir l’élixir et ainsi gagner leur liberté. On va donc être happé par les capacités de chacun en nous demandant qui l’emportera. Pareil pour les bourreaux qui ne vont pas uniquement avoir un rôle d’observateur, mais prendre, malgré eux, part à la bataille qui frappe cette île. Mais alors que l’on se focalise sur cet objectif, le mangaka va surprendre tout le monde en transformant son récit en une guerre d’usure dont l’objectif n’est plus la liberté, mais la survie. Et cela passe par la mise en place de tout un système assez unique pour les combats et collant parfaitement à l’envie de s’inspirer du folklore et de la culture japonaise. Le Tao est une idée ingénieuse tant elle permet à l’artiste de donner vie à des duels endiablés, singuliers et stratégiques. Tout repose sur l’équilibre forces/faiblesses, vie/mort, régénération/destruction, et non sur une simple « puissance brute ». Chaque personnage exploite ce rapport de force à sa manière menant à des combats tactiques, imprévisibles et brutaux. En effet, on peut totalement assister à une confrontation où les éléments seront plus avantageux à nos protagonistes ou, au contraire, leur porter préjudice. Ainsi, il est autant question de s’adapter que de faire preuve d’ingéniosité pour combler l’écart face à ces monstres immortels. De plus, il faut aussi souligner à quel point le trait de l’auteur apporte quelque chose de fort au titre. Kaku rend chaque coup impactant, avec un sens du mouvement et des doubles pages mémorables. On en prend plein les yeux tout en étant admiratif de l’élégance qui se dégage de ces chocs malgré la peur que vont insuffler de tels adversaires.
Des personnages complexes et nuancés

Un autre élément qu’il faut absolument évoquer quand on parle de Hell’s Paradise est son casting. La galerie de condamnés à mort et d’exécuteurs forme un casting exceptionnel : Gabimaru le ninja « vide » qui cherche la rédemption pour sa femme, Sagiri la bourreau qui questionne sa vocation, Nurugai l’Ainu stoïque, Aza Chōbei le bandit charismatique… Même les antagonistes ont des motivations intéressantes et des failles humaines malgré leur statut d’être quasi-divin. Kaku humanise tout le monde : traumas, regrets, amours tordus, quêtes de sens. Les liens improbables (alliances forcées, trahisons, rédemption) permettent de transformer le récit au fur et à mesure que l’on prend conscience de la menace qui rôde sur l’île. On nous montre ainsi que les ennemis d’hier peuvent devenir des alliés face à un adversaire commun. Cela permet ainsi de faire tomber les barrières entre condamnés et bourreaux afin de n’avoir devant nous que des humains tentant de survivre. Ce changement de ton va ainsi permettre de construire des liens forts que l’on n’aurait jamais imaginé un jour faire leur apparition entre ces personnages. C’est justement ça qui est génial dans la série, car on nous montre ici des individus qui vont apprendre à se connaître réellement face à l’adversité et comprendre ce qui est réellement essentiel. Des individus nuancés qui sont loin de l’image initiale où l’on divisait l’ensemble en deux camps. Au contraire, ces deux forces se regroupent pour n’en faire qu’une face à des antagonistes qui, eux aussi, ont beaucoup de choses à nous raconter. Car au-delà de leurs facultés extraordinaires et du lien étrange qui unit ses membres, ce groupe d’adversaires symbolise aussi quelque chose de bien plus important. Le manga repose énormément sur des confrontations de tout type, que ce soit physique, idéologique ou même philosophique.
Une dimension philosophique remarquable

Sous les effusions de sang, Hell’s Paradise pose des questions existentielles : qu’est-ce que l’immortalité ? Peut-on échapper à son passé ? La force réside-t-elle dans la faiblesse ? Il suffit de voir la symbolique du Tao pour en être témoin. Elle sert de métaphore centrale : force et faiblesse, vie et mort, paradis et enfer sont indissociables. Gabimaru apprend à embrasser sa « faiblesse » pour devenir plus fort ; les Tensen cherchent l’immortalité parfaite mais perdent leur humanité. Kaku explore le deuil, la rédemption, la corruption du pouvoir et la quête de sens sans moraliser. Le manga transforme un battle-royale gore en réflexion philosophique taoïste, rendant l’œuvre bien plus qu’un simple conflit entre adversaires. C’est cathartique et intelligent, car nous ne sommes pas uniquement spectateurs. Face à la lutte de ces gens pour s’en sortir vivants, on réfléchit sur notre propre vision de la vie. On se met à la place de ces personnages qui font de leur mieux pour continuer d’avancer alors que tout semble s’effondrer autour d’eux. Je trouve justement que ce manga est un très bon exemple de ce que ce médium peut proposer. Car oui, Hell’s Paradise est un titre qui va nous en mettre plein la vue avec ses affrontements dantesques. Mais l’auteur nous montre aussi qu’il est tout à fait possible d’ajouter de la profondeur à ce récit par le biais de cette action effrénée et de tout ce qui va graviter autour des personnages. Utilisant avec brio tout ce qui touche au Taoïsme, le récit réussit à transcender sa propre idée de base pour créer une aventure qui va autant nous mettre une claque sur le fond que la forme. C’est aussi ce qui fait que l’on termine la série sans avoir un goût d’inachevé, et même d’avoir l’impression que cette œuvre a pu élargir notre regard sur tout un tas de sujets différents.
Un style graphique au service du récit

Il est déjà temps d’attaquer la dernière partie de cette chronique et je ne pouvais pas stopper celle-ci sans évoquer le trait du mangaka. Le style de Yūji Kaku est une force majeure : trait fluide, encrage puissant, designs charismatiques. Mais il ne s’agit pas uniquement ici de proposer des planches qui vont retenir notre attention. Au sein de ces pages, le dessin va aussi servir à porter l’identité de cette aventure et jouer un grand rôle dans notre immersion. Il suffit de voir les premiers chapitres pour avoir le sentiment de plonger direct dans cette époque troublée. Chaque petit détail est au service du récit et de ce que celui-ci veut raconter. Je l’ai évoqué plus haut, mais le cadre joue un rôle déterminant dans l’appréciation globale de la série. Si celui-ci fonctionne aussi bien, c’est justement parce que le mangaka arrive à insuffler de la vie à travers ses coups de crayon. L’île est organique et l’on a le sentiment de ressentir le cœur de celle-ci battre dans chaque créature qui vit en son sein. Les monstres et transformations sont détaillés et appuient le côté horrifique du titre, tandis que les paysages paradisiaques contrastent en beauté onirique. De même, il y a un formidable travail qui est fait au niveau des expressions des personnages. Elles capturent la douleur, la folie ou la tendresse avec précision. C’est fantastique de voir comment l’auteur réussit à combiner, à travers son style graphique, beauté et horreur pour un mélange qui va construire l’épine dorsale du manga. Ainsi, nous ne sommes pas uniquement dans une série avec un bel emballage. Le décor fait partie intégrante de l’expérience vécue tout en appuyant notre plongée au sein de cet univers où l’angoisse va se construire psychologiquement et visuellement.

