The Wicked Eyes Fly to the Full Moon
S’il y a un auteur avec lequel je sais que peu importe son œuvre, il parviendra à me surprendre, c’est bel et bien Kazuhiro Fujita. A chaque fois que je me lance dans un de ses récits, je fais face à l’imagination débordante de cet homme qui semble constamment aller sur des sentiers rarement explorés. On a déjà pu le voir à travers des titres comme Karakuri Circus où il réussit à créer une fresque absolument géniale et pourtant si différente de ce que l’on a l’habitude de voir. Alors quel plaisir de savoir que Meian nous propose en cette semaine les histoires courtes et un one shot imaginés par le mangaka. Et aujourd’hui, c’est sur ce dernier que l’on va s’attarder. J’étais très intrigué de voir comment l’artiste s’en sortirait dans cet exercice étant donné que ses histoires prennent souvent leur temps afin de développer au mieux les univers qui en découlent. Et encore une fois, il ne m’a pas déçu tant il y a de choses à dire sur cette lecture qui sort de l’ordinaire. Une traque palpitante va avoir lieu et qui va faire bien des dégâts dans son sillage. Je vous invite donc à vous asseoir pour écouter le récit d’un vieux chasseur et de sa proie.
Un regard de tueur

Synopsis
Un monstre ailé au regard mortel sème la mort et la panique dans Tokyo.
Un mystérieux oiseau s’échappe d’un porte-avions américain échoué dans la baie de Tokyo. Quiconque entre dans son champ de vision meurt instantanément.Alors que les morts s’accumulent dans la ville, l’armée fait appel à Uhei Somaguchi, un ancien chasseur, seul homme à avoir déjà blessé la créature. Accompagné de sa fille adoptive Rin, une jeune prêtresse aux dons surnaturels, il reprend les armes pour affronter cette menace venue d’ailleurs.
Mangaka : Kazuhiro Fujita
Oui, le synopsis de The Wicked Eyes Fly to the Full Moon peut faire sourire étant donné que l’on se demande comment une histoire pourrait tourner autour d’un simple oiseau. Mais c’est justement là que le génie de l’auteur montre toute sa portée. En proposant une base aussi singulière, ce dernier va alors donner libre cours à son imagination. On va alors être témoin de sa capacité à tisser un scénario unique en son genre et qui, pourtant, parvient à avoir du sens et à nous donner envie de prolonger l’aventure. A travers cette traque, il va être question de famille, géopolitique et du rapport entre l’homme et la nature.
Une chasse haletante
Au départ, je me demandais bien où allait nous emmener The Wicked Eyes Fly to the Full Moon avec l’introduction de cette chouette maudite. Il faut dire que mettre en scène un tel animal comme l’adversaire à abattre a de quoi décontenancer. Pourtant, il ne faut pas longtemps pour que l’on soit conscient du danger qu’elle représente. C’est déjà le premier point fort du titre qui arrive à transformer un tel animal pour en faire un porteur de malheur et de mort. Il suffit de poser les yeux sur son regard ensanglanté pour se sentir mal. Un peu comme si sa malédiction pouvait nous atteindre nous aussi. Ainsi, on va avoir un sentiment de malaise face à une créature qui, normalement, est inoffensive. Surtout qu’il suffit de quelques chapitres pour être témoin de l’enfer qu’elle va provoquer dans quasiment tout le Japon. On a donc une menace de taille que rien ne semble pouvoir arrêter et qui est représenté de façon à créer le malaise. Une réussite à ce niveau, mais qui ne va pas se limiter à ça. Car oui, on va suivre la tentative d’alliance entre Américain et Japonais pour faire face à ce danger. Là aussi, le titre va se montrer pertinent du fait de son implication géopolitique. On nous présente deux pays qui, sous couvert de s’entraider, cherchent surtout à effacer les bourdes de certains. Ce qui fait que même si notre chouette est la cible à abattre, on nous fait un rappel que l’humain est loin d’être pur dans ses intentions. C’est là aussi que va se confronter la réalité des hommes sur le terrain et de ceux qui restent tranquillement derrière leur bureau.
C’est justement au sein de ce chaos et de la mort imminente que va réellement se tisser un lien fort entre ceux qui cherchent à mettre un terme aux agissements de cet oiseau. Cela me permet alors de rebondir sur une autre grande qualité du titre : ses personnages. S’il y a pas mal de figurants qui collent à certains stéréotypes, le cœur du casting va briller aux yeux du lecteur. Au-delà d’avoir devant nous des individus cherchant à terrasser cette bête, on a surtout un père et sa fille adoptive qui vont enfin mettre des mots sur ce qu’ils ressentent. On découvre tout ce qu’ils ont pu vivre, la perte importante d’un proche, la difficulté de faire son deuil, mais aussi la complexité des liens familiaux. Pareil pour les deux agents du gouvernement américain qui vont les accompagner. Ils sont initialement présentés comme des caricatures pour progressivement exposer leurs failles, mais aussi leur évolution. A travers ce one shot, Fujita interroge notre rapport à la mort, au fait de survivre à nos proches et comment continuer d’avancer quand tout s’écroule autour de nous. Je trouve ça remarquable d’avoir su insérer tout ça dans une trame narrative qui s’axe autour d’une chasse mortelle entre les deux camps. Et même à travers celle-ci, on va aussi mettre en scène le rapport entre l’humain et la nature notamment l’importance d’honorer celle-ci sans vouloir l’écraser à tout prix. Un ouvrage finalement très dense quand on prend du recul sur tout ce qui nous est partagé au sein de ces pages.
Il n’y a pas à dire, Kazuhiro Fujita sait comment nous happer au sein de ses récits même ceux qui semblent les plus fous. The Wicked Eyes Fly to the Full Moon en est un très bon exemple. Un one shot qui, à mes yeux, a parfaitement su aller au bout de son idée de base afin de nous proposer un récit haletant et surprenant. On observe initialement ce récit avec circonspection pour finalement être happé par cette chasse aux conséquences terribles pour tout ce pays. Le genre de récit où l’on va progressivement être investi pour ne plus avoir envie de lâcher ces personnages.
The Wicked Eyes Fly to the Full Moon nous offre la lune
Encore une fois, Kazuhiro Fujita nous montre sa capacité à nous surprendre. Ne prenant jamais des sentiers déjà vus ou répandus, il préfère tracer sa propre route. Et c’est encore plus vrai quand on se penche sur la postface qu’il laisse dans ce one shot. On voit d’où il est parti pour l’idée de cette chouette maudite afin d’en faire une histoire qui puisse tenir la route. Et si cela est déjà un excellent moyen de mettre le lecteur dans une situation inattendue, il ne faut pas mettre de côté tout ce qu’il cherche à construire. Car cette chasse est aussi un moyen pour deux êtres de se réconcilier et surtout un vieillard d’accepter ses torts. On ne peut qu’avoir alors de la sympathie pour ce petit groupe qui va tout faire pour empêcher que cette catastrophe volante ne fasse d’autres victimes. On va être tenu en haleine tout au long de cette course-poursuite où la moindre erreur peut signifier la fin de nos amis. Et finalement, c’est dans cette adversité que des liens vont naître et qu’un espoir va apparaître. Une œuvre qui ne se contente pas juste de nous raconter une histoire qui va nous faire vibrer. Il s’agit aussi d’un récit qui nous pousse à réfléchir sur un tas de sujets qui peuvent nous frapper. Le deuil, la nature, la vengeance, la famille ou bien l’amitié sont autant de thèmes qui sont abordés avec brio dans ces quelques pages. Une preuve que même dans cet exercice compliqué, l’auteur arrive à tirer son épingle du jeu avec un imaginaire dont lui seul a le secret.
The Wicked Eyes Fly to the Full Moon va donc rejoindre la longue liste des œuvres de Kazuhiro Fujita que j’adore. Surtout que comme je l’ai dit plus haut, ce one shot se suffit à lui-même. On va d’un point A à un point B sans avoir besoin de plus que ça. Tout est bien maîtrisé et l’on voit très bien qu’il sait comment construire son récit pour que celui-ci dure sur un seul ouvrage ou dans la durée. Je ne me suis pas ennuyé un seul instant au cours de cette lecture. Surtout que l’on retrouve aussi quelque chose d’assez propre au style de l’auteur qui aime jouer avec l’horreur. Celle-ci est représentée par cette chouette dont les yeux exorbités et gorgés de sang nous glacent le sang. Une histoire qui peut autant s’apprécier pour cette traque improbable que nous offre le mangaka que ce qu’il cherche à raconter derrière celle-ci. Si vous êtes un amateur des travaux de l’artiste ou que vous souhaitez un one shot efficace et surprenant alors n’hésitez pas un seul instant. Évidemment, il n’y a pas de questions laissées en suspens cette fois. Je clôturerais juste cette chronique en remerciant cet auteur qui ne cesse de montrer le pouvoir de l’imaginaire et la capacité de l’être humain à transformer certaines idées les plus folles en des récits qui nous tiennent en haleine. Et je pense que cet ouvrage est une excellente porte d’entrée à l’univers de ce mangaka qui n’a de cesse de créer des œuvres sortant des sentiers battus.
N’hésitez pas à partager dans les commentaires votre propre avis ainsi que votre ressenti concernant The Wicked Eyes Fly to the Full Moon. Trouvez-vous que ce one shot se suffit à lui-même pour nous raconter tout ce que l’auteur souhaitait ? Est-ce que Fujita est parvenu, selon vous, à créer encore une histoire particulièrement originale et plaisante à suivre ? Cette traque est-elle parvenue à vous tenir en haleine tout du long ? Avez-vous ressenti de l’empathie pour ce petit groupe qui se forme afin de traquer cet oiseau de malheur ? Trouvez-vous que c’est une bonne porte d’entrée à l’univers si fou de l’auteur ? Je reste à votre disposition pour échanger, discuter et débattre autour de ce sujet.

