Le Tamura Universe-2

Le Tamura Universe

Après un long moment d’absence, il était grand temps que je vous partage un nouvel article centré sur l’univers d’un auteur. Pour cette reprise, j’avais envie de partir dans une voie bien différente de ce que j’ai proposé auparavant. En effet, cette fois on va s’attaquer à un artiste qui est connu pour jouer à fond la carte de l’humour totalement barré. Il s’agit de Ryuhei Tamura dont les trois œuvres que l’on va analyser aujourd’hui sont disponibles chez Kazé. J’ai un affect tout particulier pour ce mangaka qui a donné naissance à une épopée qui compte beaucoup à mes yeux. Mais surtout, il est un créateur dont les travaux sont très intéressants à observer tant ils sont représentatifs d’un style qui lui est propre. Son domaine de prédilection ne semble pas connaître de limite en matière d’exagération et c’est là toute la beauté de ses séries. Quand on voit une de ses séries, on sait pertinemment que l’on va être totalement surpris par la créativité sans limite de cet homme à l’égard des univers qu’il dessine. Un grand enfant qui nous partage avec joie ses délires et parvient à concrétiser son souhait de nous divertir. Bien évidemment, il s’agit ici d’un ressenti personnel suite à l’analyse de ces œuvres et je serais très curieux de connaître votre propre vision de son travail.

Beelzebub

Belzeebub - Ryuhei TamuraOn commence à analyser le Tamura Universe avec la plus grande œuvre de l’auteur et aussi sa plus connue. Il s’agit bien sûr de Beelzebub. Derrière ce nom étrange se cache un récit tout aussi barré où l’on suit Oga Tatsumi, véritable bête noir de son lycée passant la majorité du temps à jouer les délinquants, qui va être en charge d’élever Beelzebub, le fils du roi des démons. Un postulat de base qui ne semble n’avoir aucune logique, mais qui va justement tirer tout son génie de cette idée de départ. Dès les premières pages du récit, on se demande bien où on a atterri tout en éclatant de rire devant les situations improbables que l’on découvre. Avec cette saga, Ryuhei Tamura brise tout de suite les codes que l’on connaît pour y incorporer tout ce que son imagination lui dicte. Un véritable capharnaüm, mais qui pourtant arrive à séduire. Il est tout à fait vrai que l’on pourrait croire qu’un tel mélange et des événements aussi saugrenus pourraient s’essouffler rapidement et pourtant ce n’est pas le cas. On adhère à cette folie ambiante qui va donner vie à une cohabitation inimaginable entre des racailles qui passent leur vie à se battre et des démons barrés qui vont même parfois être effrayés des gens qu’il y a dans ce bahut. Dans Beelzebub, il y a un rapport à l’absurde qui est captivant à suivre, car on sent que l’auteur veut montrer que l’on peut tout à fait créer un récit qui semble partir dans toutes les directions sans pour autant que le lecteur soit perdu. Au contraire, on s’accroche à ces figures qui deviennent rapidement emblématiques à nos yeux. Oga ne cesse de nous épater par sa force hors du commun et le fait qu’il n’en a rien à faire de tout ce qui se passe autour de lui. Même les démons ne lui font pas peur et il est même capable d’inverser ce rapport de force tout comme certains de ses camarades.

On est ainsi dans les fondations du style de Tamura qui veut s’éclater à travers son histoire. Un immense délire que l’on pourrait avoir au sein d’une conversation et qui prend vie devant nos yeux avec une maîtrise exceptionnelle. En effet, derrière l’idiotie de tous ces éléments qui s’assemblent, Beelzebub est aussi une excellente aventure qui nous délivre notre dose d’action, d’amitié et de gags redoutables. Si l’on repense souvent à des grands noms qui ont donné ses lettres de noblesse au manga d’action, il ne faut pourtant pas oublier cette série qui fut aussi un succès. Une saga qui arrive à trouver une forme de logique dans ce contexte farfelu et va aussi servir de terrain de jeu à l’auteur pour tester toutes les idées qui lui viennent en tête. Il arrive à diversifier l’ensemble de son récit au fil des grands arcs narratifs pour que l’on ne tombe jamais dans le rébarbatif et que l’on ait ce sentiment d’avoir toujours quelque chose de nouveau à se mettre sous la dent. Après les premiers tomes, on veut autant continuer Belzeebub pour ses personnages que pour la curiosité de voir ce que nous réserve l’auteur. On est retenu à ses dessins, car il est presque impossible de savoir ce qu’il nous prépare. Une forme d’imprévisibilité qui fait aussi partie du charme de ce style qu’il a peaufiné au fil des chapitres, mais aussi des œuvres. C’est vrai que ce premier titre est son plus grand succès, mais il est surtout le porteur de quelque chose de très fort et que l’on apprécie énormément chez le mangaka. C’est cette volonté de transformer ce qui peut sembler improbable ou qui nous paraît totalement perché en une histoire où l’amusement est la priorité. D’ailleurs, cette série va aussi introduire un élément très spécifique à la vision du manga de Tamura. Il s’agit de nous faire suivre une figure centrale qui est loin des stéréotypes du héros comme on peut l’entendre. Ici c’est un voyou que rien ne semble pouvoir arrêter et cela va continuer après avec d’autres visages qui marquent les esprits.


Hungry Marie

Hungry - Ryuhei TamuraIl est maintenant grand temps d’aborder le cas d’Hungry Marie, série finie en quatre volumes, et qui fut un cas un peu particulier dans le parcours de Ryuhei Tamura. Il le dit lui-même que cette aventure n’a pas su forcément répondre aux attentes qu’il espérait et a fini par connaître une courte existence. Cependant, je pense qu’il est très important de se pencher sur cette œuvre, car elle est aussi le reflet d’une partie du style du mangaka. Alors bien sûr, on conserve cet aspect comédie que l’auteur a su perfectionner au fil du temps. Ainsi, on est encore une fois emporté par les nombreux gags qui parcourent notre lecture, mais aussi par le côté déjanté qui peut se dégager à certains moments du récit. Malgré tout, on ne peut s’empêcher, en lisant Hungry Marie, de voir un conte qui se veut aussi un peu plus sérieux que sa précédente série. Si Beelzebub avait aussi le droit à des passages plus sérieux, il y avait toujours cet univers loufoque qui s’étendait autour de nos protagonistes. Ici, on reste dans un contexte assez réaliste et très ancré dans le school life allant même sur le terrain de la comédie romantique. On sent que si l’auteur utilise tout ce qu’il a pu développer par le passé, il cherche à travers cette série à tenter de nouvelles idées. C’est pour ça que si Hungry Marie reste un bon divertissement, il se présente aussi comme un laboratoire expérimental afin de tester de nouvelles choses pouvant coller à la vision du manga du mangaka. Là encore, on retrouve certains éléments qui nous rappellent inévitablement la précédente saga de Tamura, mais c’est une manière aussi très intéressante de développer le récit. En effet, ce n’est pas parce que l’on retrouve des détails qui nous évoquent certains souvenirs que le manga va inexorablement s’axer sur ça.

Cela permet de consolider la trame scénaristique pour ensuite partir vers de nouveaux sentiers. Hungry Marie est une licence qui se veut divertissante, comme le mangaka a toujours voulu, mais en y insufflant aussi une part plus grande d’humanité. C’est pour ça que derrière les rires et l’amusement ressenti tout au long de ces quatre volumes se trouve aussi une certaine émotion palpable. C’est notamment le cas concernant le personnage de Marie-Thérèse qui est un peu une intrus au sein d’une époque qui n’est plus la sienne. Elle a beau avoir un fort caractère, elle reste une demoiselle ayant tout perdu de son ancienne vie et qui se raccroche à ce qu’elle peut dans ce nouveau corps. C’est pour ça que cette cohabitation entre elle et Taiga est aussi intéressante à suivre. L’amoureux incapable d’avouer ses sentiments et la jeune fille d’un autre temps qui doit découvrir comment vivre dans cette société. Un tandem de choc qui va parvenir à nous amener dans une partie plus intime du travail du mangaka. Il est impossible de ne pas voir dans cette licence une tentative d’étendre l’art de Ryuhei Tamura à d’autres domaines sans pour autant tirer un trait sur ce qui a façonné son style si fun. C’est important de souligner ça, car cela montre les efforts de ce dernier pour enrichir sa manière d’aborder un récit et de montrer que l’humour ne se limite pas uniquement à un délire initial pour ensuite broder autour. Savoir faire rire par l’absurde est un exercice difficile, mais que cet artiste a su maîtriser à force d’efforts et de tentatives.


Badass Cop & Dolphin

Badass - Ryuhei TamuraOn termine cette petite rétrospective des séries de Ryuhei Tamura avec Badass Cop & Dolphin. Si la série est encore en cours chez nous, elle a malheureusement été conclue précipitamment au Japon avec cinq tomes. Là encore, on est bien loin du succès que l’auteur a eu avec Belzeebub alors qu’il y a énormément de matière derrière ce titre. En fait, cette épopée renoue avec énormément d’éléments qui forment le style du mangaka. Bien sûr, il y a ce côté irréaliste du flic qui doit faire équipe avec un dauphin humanoïde pour enquêter sur des affaires toutes plus étranges les unes que les autres. On est donc encore dans ce rapport où un facteur inattendu va servir d’élément fondateur à l’histoire. Une collaboration qui fonctionne très bien et qui joue totalement sur ce décalage pour provoquer l’hilarité du spectateur. D’ailleurs, Boyle pourrait très bien être une version adulte d’Oga. Un policier qui ne répond qu’à ses propres règles et agit toujours avant de réfléchir. Cependant, l’auteur va faire une différence assez forte, car le héros de cette histoire est tout aussi conscient que nous que toute cette affaire n’a aucun sens. Il partage l’incrédulité du lecteur et fait que l’on rit encore plus, car ses réactions paraissent logiques dans toutes ces situations. Pareil pour la présence d’une figure enfantine qui va apporter d’autres éléments surnaturels tout en appuyant encore plus sur cet humour décalé. Une fois de plus, on est témoin d’une expérience littéraire qui sort de l’ordinaire et qui nous déstabilise dans un premier temps avant que l’on soit finalement captivé par ce qui nous raconte. On ne recherche pas quelque chose de sérieux quand on se lance dans une telle aventure. Rien que le pitch de départ suffit à nous prévenir de ce qui nous attend.

Il est avant tout question ici d’amusement au contact d’individus qui sont encore plus extraordinaires que ce que l’on aurait pu croire. Les démons et autres entités surnaturelles de Belzeebub laissent ici place à toute une faune marine qui quitte leur domaine pour créer le bazar sur la terre ferme. Cette exagération et cette surenchère dans les blagues font partie intégrante de la marque de fabrique de l’auteur. Si malheureusement ses deux derniers projets n’ont pas eu un avenir aussi radieux que la série qui l’a fait connaître, on est pourtant heureux de le voir rester fidèle à son style si particulier. En fait, Ryuhei Tamura est un mangaka qui ne se met aucune barrière. La seule limite à sa créativité est sa propre imagination et on s’en rend bien compte à travers ses trois travaux. Un artiste qui veut s’éclater en écrivant des histoires abracadabrantesques et qui ont pourtant cette magie de donner le sourire et de nous faire rire. Bien sûr, il reprend certains codes bien connus du récit d’action et du gag manga, mais il arrive toujours à les tordre pour mieux y insuffler sa propre perception de ce médium. Quand je lis l’un de ces titres, j’ai ce magnifique sentiment d’avoir devant moi une lecture qui n’a pas perdu ce côté enfantin rendant possible une idée semblant totalement surréaliste au premier abord. Avec des éléments qui reviennent très souvent, la vision du manga de Tamura se présente avant tout comme un immense délire où il invite les lecteurs à le rejoindre dans ces épopées qui lui viennent en tête. C’est bel et bien cette faculté à rendre l’absurde attrayant qui fait de cet auteur un artiste fantastique. Même si ce n’est le temps que de quelques volumes, il sera parvenu à nous faire rire comme peu de mangakas savent le faire. Un maître dans son domaine et qui, à travers ses créations, nous donne le sentiment de s’éclater en mettant en scène toutes ces figures inoubliables. Des récits drôles, funs et qui peuvent aussi réserver de belles surprises.

N’hésitez pas à me dire si cette chronique vous a plu et quel artiste vous aimeriez voir comme sujet d’un futur numéro. Et vous, que pensez-vous du style de Ryuhei Tamura ? Hâte de connaître votre avis et d’échanger avec vous.

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