Sidooh-Vol.-1---Réédition-2021-1

Sidooh tome 1 et 2 : le périple infernal de deux enfants

Il arrive souvent qu’une série ne soit pas forcément publiée jusqu’à la fin suite à divers problèmes. Si cela peut être frustrant, il est aussi plaisant de voir que ces séries ne sont pas abandonnées et font finalement leur retour à travers de nouvelles éditions. Comme renaissant de leurs cendres, ces mangas ravivent alors autant de bons souvenirs qu’une envie de voir ce qui est encore inédit. Ce fut exactement le cas de la licence dont on va parler aujourd’hui et qui a refait surface dans le catalogue de Panini. On parle bien sûr de l’excellent Sidooh qui avait déjà fait forte impression lors de sa première édition. Avec l’arrivée de ces deux volumes, l’occasion était trop belle pour que l’on ne replonge pas dans cette épopée aussi sanglante que fascinante. D’ailleurs, le fait de pouvoir poser un autre regard sur une lecture que l’on a lu il y a déjà pas mal de temps permet d’entrevoir de nouveaux éléments très intéressants. Ce qui nous avait marqué et fait vibrer auparavant prend alors une toute autre dimension donnant plus de puissance au périple de ces deux frères. L’heure est donc venue de faire une petite virée au Japon où seuls les plus forts peuvent espérer se hisser au sommet.

Une fratrie livrée à elle-même

Sidooh-duo

Le début des ennuis.

Sidooh, imaginé par Tsutomu Takahashi, nous plonge au milieu du XIXe siècle et plus précisément au Japon. A cette période, le pays connaît de grands troubles que cela soit sur le plan politique, économique et sanitaire. En effet, l’ensemble de l’archipel subit de plein fouet une très grave épidémie de choléra. Si la plupart ignorent d’où provient ce fléau, celui-ci aurait été apporté par des étrangers s’étant arrêtés quelque temps sur l’archipel nippone. Face à cette maladie que personne ne sait comment guérir, les morts se multiplient à une vitesse vertigineuse. Parmi eux se trouve une mère qui laisse derrière elle ses deux jeunes garçons. Le premier est Shotaro, âgé de quatorze ans, et son petit frère Gentaro qui lui en a dix. Alors qu’elle est sur son lit de mort, les deux enfants cherchent à tout prix un miracle pour la sauver. Malheureusement, aucune aide ne peut soulager ce mal et leur génitrice finit par lâcher son dernier soupir. Cependant, elle leur déclare avant de mourir qu’ils doivent absolument se montrer forts dans ce monde qui dévore les faibles. Pour cela, il faut qu’ils suivent les traces de leur père et empoigne son sabre afin de devenir des samouraïs. Cependant, ils ignorent totalement l’art du sabre et il leur faut alors quitter leur foyer en quête de quelqu’un qui pourra les guider sur cette voie. Alors que les larmes coulent encore sur leurs joues, ils serrent les dents en se remémorant les dernières paroles de leur mère.

A présent livré à eux même, il leur est nécessaire de trouver rapidement de quoi s’installer. Même s’ils savent que cela est peine perdue, ils ne peuvent accepter de se laisser mourir sans avoir accompli leur objectif. Errant maintenant sur les routes et devant faire face à de nombreux dangers, les deux enfants se doivent d’abandonner leur innocence. A présent, ils ne sont plus les gamins pleurnichards qu’ils étaient il y a peu. C’est maintenant par la lame de leur sabre qu’ils vont devoir communiquer avec tous ceux qui oseront se dresser sur leur route. Le duo est encore loin d’imaginer l’enfer qu’il va devoir surmonter pour espérer survivre face aux menaces qui rôdent dans l’ombre. Les brigands et autres guerriers ne sont qu’une infime partie du danger qui plane sur ces terres. La famine, les trahisons, les abus et autres actes inavouables sont monnaie courante pour ceux qui tentent de survivre en ce bas monde. Il va donc falloir s’adapter rapidement et surtout transformer ce simple souvenir paternel en une arme qui fera naître l’angoisse chez les autres. Ainsi débute un très long voyage pour cette fratrie qui ne peut compter sur personne d’autre qu’eux-mêmes. Existe-t-il réellement une possibilité pour ces jeunes gens de quitter leur statut de miséreux pour enfin transformer le rêve en réalité ? La vérité pourrait être bien différente s’ils ne font pas attention à ces yeux qui les guettent dans l’obscurité.

Il ne faut pas longtemps pour prendre conscience à quel point le synopsis de Sidooh cache en réalité le prélude à une aventure viscérale. En effet, tout va être pensé dans ces premières pages pour saisir le lecteur et l’immerger dans une ère où les plus faibles finissent forcément par périr. Cela va alors avoir une très grande influence sur notre manière d’aborder le récit et surtout sur notre empathie à l’égard de notre tandem. On ne cesse d’avoir le cœur se serrer en imaginant ce qu’il pourrait advenir de ce duo si jamais ils ne prennent pas rapidement leur envol. L’innocence n’a clairement pas sa place sur ces terres et mieux vaut s’endurcir sous peine de connaître un funeste sort.

Une ambiance malsaine

La première chose qui permet à Sidooh de se démarquer est l’atmosphère qui s’en dégage. Si cet élément est souvent primordial pour permettre au lecteur d’être pleinement immergé dans ce qui est raconté, il faut reconnaître que ces deux premiers volumes font fort. En un claquement de doigts, on est littéralement aspiré par cette époque où le Japon est en pleine crise. Les pauvres meurent du choléra, les plus riches profitent de la faiblesse des autres et parmi tout ce petit monde se trouve notre duo. En suivant le destin de ces deux frères, l’auteur souhaite aussi que l’on soit à leur côté dans tout ce qu’ils doivent endurer. C’est ainsi que de la première à la dernière page, c’est un véritable calvaire qui attend cette fratrie qui désire juste devenir assez forte pour ne plus faire partie des proies. Un souhait tout à fait louable surtout quand on sait qu’ils souhaitent se hisser au rang de samouraï. Rien que ce titre fait rêver et nous laisse songer à des guerriers honorables se battant pour leur seigneur et la protection de leur foyer. Cependant, ces terres et leurs habitants n’ont absolument rien de ça. Ici tout est une question de force et ceux qui en sont dépourvus se font inévitablement dévorer par les puissants. Chaque pas que l’on fait nous serre le cœur alors que l’on assiste impuissant à toutes ces injustices et aux dérives d’un pays en crise. De ce fait, on nous dépeint un Japon inquiétant et qui ne cesse de donner naissance à des menaces de plus en plus redoutables pour nos deux amis. Si l’environnement est donc propice à nous donner des frissons et même à nous écoeurer, un autre facteur va entrer en ligne de compte.

Celui-ci n’est autre que le fait qu’on suit des enfants. Cela peut sembler anodin, mais accompagner deux gamins dans un milieu aussi hostile a grandement joué sur notre affect pour eux et l’horreur que l’on a pu ressentir. Alors que l’enfance est censée être synonyme d’innocence, nos deux comparses n’ont jamais connu ça. Leur quotidien n’est guidé que par le sang, les larmes et la mort. On est donc autant tiraillé par le fait de vouloir les voir grandir et enfin trouver leur place et le désir qu’ils puissent échapper à cette vie qui ne fera que les torturer un peu plus. Ce parti-pris est diablement efficace et est porté par un dessin aussi sublime que terrifiant. Soulignant à merveille la violence de cette ère, chaque case nous entraîne un peu plus dans cet enfer sans nom où savoir manier une lame est l’unique moyen de s’en sortir. Même les quelques moments où l’on pourrait se dire que l’on va pouvoir souffler ne sont en réalité que des écrans de fumée. Le lecteur avance alors en quête d’espoir, tout comme ces deux frères, et tombe finalement toujours plus bas dans cet abysse où règne l’obscurité. Une parfaite maîtrise de la narration, du rythme, mais aussi de l’ambiance font que l’on ne peut détacher le regard de cette sinistre représentation qui étouffe la moindre lueur dans l’œuf. Un monde froid et sans pitié où l’on est mû que par le souhait de les voir s’en sortir. L’auteur a ainsi parfaitement su rappeler au lecteur qu’il n’est qu’un témoin impuissant de cette histoire et cela joue habilement avec nos nerfs pour que l’on soit constamment tendu, mais que l’on continue à tourner les pages.

En plus de proposer une atmosphère étouffante qui nous saisit à la gorge, Sidooh va aussi se démarquer par la voie qu’il présente à nos deux jeunes protagonistes. En ne leur épargnant aucune souffrance, l’auteur souhaite aussi leur montrer à quel point cette époque ne peut être vécue qu’en prenant son destin en main. Cela passe inévitablement par l’affrontement, mais aussi se relever peu importe les blessures. La peur a beau être profondément ancrée dans le cœur de cette fratrie, il leur faut faire face à ça et brandir une lame pour espérer voir le prochain lever de soleil. Une lutte pour survivre, mais aussi pour pouvoir enfin trouver sa place.

Une lutte par l’épée

Sidooh-détermination

Survivre par l’épée.

Bien sûr, qui dit Sidooh dit aussi combat au sabre, mais là encore tout est fait de manière très intéressante. Tout d’abord, il faut souligner à quel point le trait de l’auteur sublime parfaitement ces instants où l’humain laisse place au guerrier. C’est juste impressionnant et bluffant à quel point de simples dessins peuvent exprimer un sentiment de puissance se dégageant des divers personnages que l’on observe. Outre cela, il est important de souligner que ces deux premiers volumes souhaitent aussi exprimer le côté viscéral de la saga par ce domaine. Après tout, dès lors qu’une personne brandit une arme, cela signifie qu’elle est prête à mourir face aux coups de son adversaire. Une leçon que va apprendre notre tandem alors qu’il découvre ce monde extérieur qui n’a rien de paradisiaque. Il est d’ailleurs pertinent de voir qu’à aucun moment on est face à l’un de ces guerriers légendaires qui se bat avant tout par honneur. Tous ceux que l’on croise et qui suivent la voie de l’épée ne sont au final que des gens pensant avant tout à leur propre sort. Des bandits ou autres escrocs qui dénotent totalement par rapport à tout ce que l’on pouvait imaginer. Cela permet dès lors de nous remettre les pieds sur terre en brisant tout espoir de voir un fier samouraï venir en aide aux démunis. Bien au contraire, ils brillent par cette absence et cela ne fait que renforcer cette terreur ambiante qui s’empare de nous ainsi que de ces deux enfants.

Quant au chemin parcouru par nos deux frangins, il est vital de s’attarder sur leur relation concernant le sabre. En effet, ce dernier est autant une arme qu’un symbole. C’est la dernière chose qui les rattache à l’image de ce père dont ils idéalisent la prestance. Ils ont beau n’avoir quasiment aucun souvenir de lui, le simple fait d’imaginer leur géniteur combattre vaillamment est une source de fierté, mais aussi de motivation. Bien sûr, un katana est aussi l’unique moyen pour eux de se faire écouter en ce bas monde et surtout d’éviter de se faire marcher sur les pieds. Alors que boire et manger pourraient être la première chose à privilégier, on en revient constamment à cette volonté de suivre la voie de l’épée. Avoir le pouvoir de vie et de mort est donc amené au même niveau d’importance que de simplement se sustenter et cela renforce autant la misère de cette époque et à quel point l’insécurité règne. Outre cela, il n’est pas question d’un apprentissage comme on peut le voir dans bon nombre d’œuvres. Ici, l’échec d’une leçon est tout simplement synonyme de fin. En effet, c’est face à une menace directe que nos deux amis vont devoir finalement apprendre sous peine de périr. Il y a donc toujours cette volonté de montrer qu’il n’existe pas dans ce récit de deuxième chance. Au final, l’outil pouvant les sauver est aussi désigné comme celui pouvant les condamner rapidement à rejoindre l’autre monde. Une philosophie pertinente et captivante de ce que signifie avoir une arme dans les mains et surtout l’usage qu’on en fait dans une époque où tout le monde peut se faire détrousser.

Sidooh n’a absolument rien perdu de sa superbe, bien au contraire. En se replongeant dans ces deux premiers volumes, on a redécouvert un univers aussi fascinant qu’angoissant. Tout est organisé pour nous montrer que le seul moyen de survivre ici est en prenant les armes. La loi du plus fort règne et il n’y a absolument aucun espoir de salut pour notre fratrie. Le sang, la mort et la souffrance sont les seules choses qui les accompagnent et cela rend le récit encore plus insoutenable que captivant. On a alors la sensation d’être le témoin impuissant de cette lutte pour survivre de ces deux enfants qui ont tout perdu du jour au lendemain. Un récit violent qui ne nous épargne rien et le fait avec une remarquable habileté.

Sidooh envoûte le lecteur

Est-ce que l’on a pris beaucoup de plaisir à retrouver l’univers de Sidooh ? La réponse est un grand oui. Plus qu’un retour en arrière, cette réédition nous a surtout permis de mettre le doigt sur tout ce qui faisait la force de ce titre se voulant viscéral. L’alchimie entre ce Japon encore féodal et la noirceur des propos tenus fait toujours des ravages. C’est même avec une redoutable efficacité que l’on a été scotché par tout un tas de petits détails qui nous avaient échappé auparavant. Si l’on peut qualifier ces premiers pas de tragiques, violents, et même malsains, tout cela est fait exprès. Le mangaka souhaite que l’on soit le témoin du combat perpétuel de ces deux âmes sur cette contrée où la justice ne semble plus exister. Il n’y a pas un seul instant où l’on n’est pas impliqué dans l’avenir de ces deux garçons qui n’ont rien demandé à personne. Victime d’une maladie qui se répand sur tout le pays, voilà le récit d’un duo qui a tout perdu et essaye tant bien que mal de se rattraper à la seule branche qui leur reste. Une envie de suivre les traces de ce père dont ils n’ont plus tellement de souvenirs et qui va les conduire à côtoyer la mort un nombre incalculable de fois. On est encore épaté par la maîtrise de l’auteur pour établir une ambiance qui se veut oppressante du début jusqu’à la fin, mais en renouvelant sans cesse le danger immédiat. Une virée qui nous aura totalement envoûtés et dont l’étreinte n’a pas totalement disparu même après avoir tourné la dernière page. On reste encore apeuré de ce qu’il pourrait advenir de ces enfants alors même que l’on se rappelle très bien ce qu’il se passe ensuite.

Vous l’aurez aisément compris pendant tout cet article, mais on a été conquis du début jusqu’à la fin par ces deux tomes de Sidooh. Peu importe que l’on ait déjà lu cette introduction dans la précédente version. Il se dégage une telle force au sein de cette œuvre qu’il est impossible d’en détourner le regard. Une saga que l’on recommande donc chaudement et qui saura faire plaisir aux amoureux de récits où rien ne nous est épargné et où tout se règle un sabre à la main. On a encore en mémoire tout ce qu’ils ont subi jusqu’à présent et l’on sait pertinemment que cela n’est que le commencement. Une aventure littéraire qui réussit parfaitement son entrée et nous tient en haleine tout au long de ces cases. L’auteur nous prouve qu’il maîtrise son sujet, mais aussi et surtout le rythme et l’immersion du lecteur. Une lecture dont on ne ressort pas indemne et qui nous donne tellement envie d’avoir déjà la suite dans les mains. On va aussi évoquer bien sûr les multiples questions que l’on peut se poser concernant l’avenir de nos deux amis. Est-ce qu’il y a vraiment une chance pour que cette fratrie puisse accomplir leur rêve sans périr avant de l’atteindre ? Existe-t-il encore une lueur d’espoir pour tous ces gens qui souffrent et subissent les caprices des puissants ? Est-ce que le sabre ne finira pas par causer la perte de ceux qui choisissent ce chemin ? Il nous tarde de redécouvrir la suite de cette saga tout simplement incroyable.

N’hésitez pas à partager dans les commentaires votre propre avis ainsi que votre ressenti concernant ces deux volumes de Sidooh. Avez-vous apprécié retrouver cet univers malsain et sanglant ? Pour ceux faisant la découverte de ce récit, avez-vous été surpris par ce qui était proposé ? Pensez-vous que nos deux frères auront une chance de survivre face à tous ces obstacles ? Est-il vraiment possible pour eux de pouvoir se sortir de cette misère et de cette situation qui les attire vers le fond ? Leur rêve de devenir samouraï est-il réellement possible ? Qu’attendez-vous pour la suite de la licence ? On reste à votre disposition pour pouvoir échanger, discuter et débattre autour de ce sujet 🙂

© 2005 Takahashi Tsutomu (mangaka), Shueisha

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